Collaborer avec les entreprises – Retour sur le Forum régional Sciences et Société 2026
Publié par Science(s) en Occitanie, le 23 septembre 2026 1
Le Forum régional Sciences et Société réunit chaque année en Occitanie une centaine de professionnels engagés dans le dialogue entre les sciences et la société. Chercheurs, médiateurs scientifiques, journalistes, collectivités, associations, établissements culturels et d'enseignement s'y retrouvent pour partager leurs expériences, croiser leurs regards et faire émerger de nouvelles pratiques.
L'édition 2026 était consacrée au thème « Aller vers » : comment toucher de nouveaux publics, créer de nouveaux partenariats, adapter nos pratiques et imaginer des formes de médiation toujours plus inclusives, participatives et ancrées dans les réalités des territoires. Retrouvez tous les comptes rendus sur cet article.
Retour sur l’atelier participatif “Collaborer avec les entreprises : rendons lisibles nos actions et nos valeurs”, animé par Johan Langot d’Instant Science et Eric Couffin de Planète Sciences Occitanie.
Collaborer avec les entreprises : apprendre à parler le même langage sans renoncer à ses valeurs
Comment convaincre une entreprise de travailler avec une structure de médiation scientifique ? Faut-il parler de médiation, de vulgarisation, d'impact territorial, de responsabilité sociétale… ou de retour sur investissement ?
Le constat de départ est partagé par de nombreux acteurs du réseau Science(s) en Occitanie. Les collaborations avec les entreprises se développent, mais elles restent souvent difficiles à initier. Non pas parce que les objectifs seraient incompatibles, mais parce que les deux mondes se connaissent encore mal. Une enquête menée auprès du réseau a ainsi fait émerger un besoin très concret : apprendre à mieux présenter les démarches sciences-société à des interlocuteurs qui ignorent souvent ce que recouvrent ces métiers.
Commencer par jouer... de mauvaises rencontres
Plutôt qu'une conférence sur les bonnes pratiques, les animateurs proposent une méthode originale : faire vivre aux participants des rendez-vous volontairement imparfaits.
Répartis en petits groupes, chacun reçoit un rôle. Certains incarnent une structure de médiation scientifique, d'autres une entreprise, tandis que les observateurs sont chargés de repérer les formulations qui créent l'adhésion... ou au contraire le blocage. Cinq situations, inspirées de cas réels mais volontairement caricaturales, servent de point de départ aux échanges.
Chaque groupe travaille sur une rencontre différente :
- Une association de culture scientifique rencontre la responsable des ressources humaines d'une entreprise industrielle confrontée à des difficultés de recrutement. Son objectif est de convaincre l'entreprise de faire découvrir ses métiers aux jeunes afin de susciter des vocations et renforcer son attractivité.
- Une chargée de projets "Sciences et Société" échange avec le responsable des relations territoriales d'une entreprise qui souhaite implanter une nouvelle unité de production. L'enjeu est d'imaginer une démarche favorisant le dialogue avec les habitants autour d'un projet industriel susceptible de susciter des interrogations.
- Une responsable des actions culturelles d'un écomusée rencontre la responsable RSE d'un groupe agroalimentaire à la recherche d'une animation marquante pour ses salariés. La discussion porte sur la manière de sensibiliser aux enjeux environnementaux sans tomber dans une approche culpabilisante ou purement événementielle.
- Un chercheur présente un projet de sciences participatives à la directrice des ressources humaines d'une entreprise industrielle. Il souhaite associer les salariés à un véritable projet de recherche en s'appuyant sur leurs savoirs de terrain, tandis que l'entreprise cherche à comprendre ce que ses collaborateurs – et elle-même – pourraient retirer d'un tel engagement.
- Un médiateur scientifique propose à la responsable communication d'un grand groupe industriel d'ouvrir son site au public. L'objectif est de faire découvrir les métiers, les savoir-faire et les innovations de l'entreprise, tout en répondant aux inquiétudes liées à la sécurité, à la confidentialité et à l'image de l'entreprise.

L'objectif n'est pas de jouer parfaitement son personnage, mais de faire émerger les réactions. Les scénarios sont volontairement caricaturaux : les maladresses de communication, les arguments approximatifs ou les incompréhensions sont assumés afin de nourrir l'analyse collective qui suivra.
« Il n'y a pas de bonne réponse », rappelle Eric Couffin avant de lancer les mises en situation. Ce qui compte, c'est d'observer ce qui facilite le dialogue et ce qui, au contraire, l'empêche.
Premier constat : nous parlons souvent... de nous
Au fil des premiers jeux de rôle, une évidence apparaît rapidement.
Les représentants des structures sciences-société commencent presque systématiquement par présenter leur association, leurs missions, leurs valeurs ou leurs activités. Une démarche naturelle... mais qui laisse souvent l'entreprise de marbre.
Les observateurs relèvent alors un point commun à plusieurs mises en situation : le discours part presque toujours des besoins de la structure de médiation, alors qu'il gagnerait à partir de ceux de son interlocuteur.
« Le texte, il est écrit à l'envers », résume une participante. « Il part de nos besoins pour arriver aux besoins de l'entreprise, alors qu'il faudrait partir des besoins de l'entreprise pour montrer ce que nous pouvons lui apporter. »
Ce renversement de perspective devient progressivement l'un des principaux enseignements de l'atelier.
Avant de présenter son projet, il faut comprendre pourquoi l'entreprise accepterait d'y consacrer du temps, des moyens ou des ressources humaines. Quels sont ses enjeux ? Ses contraintes ? Ses objectifs ? Que cherche-t-elle réellement à résoudre ?
Les échanges montrent également l'intérêt de rechercher les points de convergence entre les valeurs et les pratiques de l'entreprise et celles de la structure de médiation. Plutôt que d'opposer deux univers, il s'agit d'identifier des objectifs communs – attractivité du territoire, transmission, engagement des salariés, innovation ou ouverture au public – afin de construire un partenariat qui fasse sens pour chacun.
Bannir le jargon... surtout quand on fait de la médiation
Autre prise de conscience collective : les acteurs de la culture scientifique utilisent spontanément un vocabulaire qui leur paraît évident... mais qui ne l'est pas du tout pour leurs interlocuteurs.
« Sciences-Société », « CSTI », « médiation scientifique », « vulgarisation » : autant de termes qui peuvent sembler naturels dans le réseau, mais qui deviennent rapidement des obstacles lorsqu'ils sont utilisés devant une entreprise.
L'ironie de la situation n'échappe pas aux participants.
« C'est quand même notre métier de vulgariser... et pourtant, quand on sort de notre réseau, on utilise nous-mêmes un jargon que personne ne comprend », fait remarquer l'un d'eux.
Les discussions conduisent alors à une recommandation simple : parler avec des mots concrets, illustrer systématiquement ses propos par des exemples et réserver les notions plus techniques à un second temps de l'échange.
Montrer des bénéfices... sans devenir un service marketing
Rapidement, une autre difficulté apparaît.
Les entreprises raisonnent souvent en bénéfices attendus, en retour sur investissement, en impact ou en indicateurs. Les structures sciences-société, elles, parlent plus volontiers d'intérêt général, de curiosité, de citoyenneté ou d'émancipation.
Ces deux approches ne sont pas incompatibles, mais elles ne se rencontrent pas toujours spontanément.
« L'entreprise va toujours chercher un bénéfice. Quels sont les bénéfices que nous proposons ? » résume un participant. « C'est là parfois que nous pêchons : nous expliquons pourquoi notre projet est passionnant, mais pas toujours ce qu'il apporte concrètement à l'entreprise. »
Plusieurs participants soulignent aussi que les acteurs de la culture scientifique ont parfois tendance à minimiser leurs propres atouts. Pourtant, ils disposent souvent d'une véritable "force de frappe" : des milliers de participants touchés chaque année, des réseaux de partenaires solides, une présence sur tout un territoire ou encore une forte capacité de mobilisation. Autant d'éléments qu'il ne faut pas hésiter à mettre en avant pour donner à voir l'ampleur et l'impact de leurs actions.
Pour autant, les échanges mettent en garde contre une dérive inverse : vouloir séduire à tout prix.
À plusieurs reprises, les participants rappellent que la médiation scientifique ne doit pas devenir un simple outil de communication institutionnelle. Le risque de « washing » est évoqué lorsqu'une collaboration vise uniquement à améliorer l'image d'une entreprise sans véritable cohérence avec ses engagements.
L'objectif est donc moins de « vendre » un projet que de construire un partenariat fondé sur un intérêt partagé.
Un territoire en commun vaut parfois mieux qu'un long discours
Parmi les différents cas proposés, celui consacré au recrutement de futurs talents fait émerger une idée particulièrement forte : le territoire constitue souvent le premier point de rencontre entre une structure de médiation et une entreprise.
Une participante résume ainsi la discussion : « Entre deux structures qui travaillent dans des contextes très différents, leur point commun, c'est qu'elles sont implantées au même endroit. À partir de là, on peut déjà construire quelque chose. »
Cette notion d'ancrage territorial revient à plusieurs reprises pendant les restitutions. Valoriser un territoire, contribuer à son attractivité, faire découvrir les métiers locaux ou susciter des vocations apparaissent comme des objectifs susceptibles de rassembler des partenaires aux motivations pourtant très différentes.
Adapter son discours... à la personne, pas seulement à l'entreprise
Les discussions invitent également à se méfier des idées reçues. Plusieurs participants rappellent qu'il est facile de projeter des intentions ou des motivations sur "les entreprises", alors que leurs réalités sont extrêmement diverses. Mieux vaut éviter les présupposés et prendre le temps de découvrir les préoccupations réelles de son interlocuteur avant de construire son argumentaire.
Au fil des débats, les participants réalisent qu'il n'existe pas « une entreprise », mais une multitude d'interlocuteurs.
Le discours ne sera pas le même face à un-e responsable RSE, un-e dirigeant-e, un-e responsable des ressources humaines, un-e chargé-e de communication ou une ingénieur-e.
« Le plus important, ce n'est pas de réussir sa présentation en trente secondes. C'est d'abord de comprendre qui est la personne en face de nous », explique l'un des participants, rappelant qu'un même argument pourra convaincre... ou bloquer selon le parcours et les attentes de son interlocuteur.
Cette idée conduit à une autre recommandation : préparer ses rendez-vous en amont, se renseigner sur l'entreprise, ses activités, ses projets et les dispositifs qu'elle pourrait mobiliser, plutôt que d'arriver avec un discours générique.
Traduire... sans se trahir
L'un des moments les plus intéressants de l'atelier survient lorsque les participants cherchent ensemble une « punchline » capable de résumer leur proposition de valeur.
“Les enfants d’aujourd’hui sont vos talents de demain !”, “Via ce projet collaboratif, améliorez votre visibilité et votre impact sur le territoire”..., Les formulations fusent, sont discutées, parfois rejetées. Certaines paraissent trop commerciales, d'autres trop éloignées des valeurs du réseau.
Faut-il reprendre le vocabulaire des entreprises ? Jusqu'où peut-on parler de « soft power » ou de « talents de demain » sans dénaturer le sens de son action ?
Les débats montrent qu'il n'existe pas de formule magique. En revanche, tous s'accordent sur un principe : traduire son discours pour être compris ne signifie pas renoncer à ses convictions.
Les acteurs sciences-société possèdent une expertise propre, qu'il ne faut pas hésiter à revendiquer : concevoir des dispositifs pédagogiques, rendre accessibles des sujets complexes, accompagner des publics variés, créer du dialogue entre recherche, citoyens, territoires et entreprises. Selon les contextes, ils peuvent également faire valoir leur expertise scientifique sur les thématiques qu'ils abordent. Encore faut-il réussir à exprimer ces compétences dans un langage partagé et compréhensible par leurs partenaires.
Une réflexion qui ne fait que commencer
Au terme de l'atelier, les animateurs récupèrent les fiches produites par les différents groupes. Leur ambition dépasse largement cette heure et demie de travail : les recommandations serviront de base à une réflexion plus large au sein du réseau Science(s) en Occitanie.
Plusieurs pistes sont déjà envisagées : approfondir la distinction entre les différents types d'entreprises, mieux prendre en compte les temporalités très différentes des partenaires publics et privés, ou encore élaborer un véritable guide de bonnes pratiques à destination des acteurs de la culture scientifique.
Mais une idée revient avec insistance au fil des échanges : avant de construire des partenariats, il faut apprendre à mieux se connaître. Les participants soulignent l'importance de créer davantage d'occasions de rencontre entre les acteurs sciences-société et le monde économique, en s'appuyant notamment sur les réseaux d'entreprises déjà existants. Ces espaces de dialogue apparaissent comme une étape indispensable pour dépasser les représentations réciproques et faire émerger des collaborations durables.
Au fond, l'atelier n'avait pas pour objectif d'apprendre à « vendre » la médiation scientifique. Il invitait plutôt à un exercice de traduction : apprendre à rendre visibles ses compétences, comprendre les attentes de l'autre, créer les conditions de la rencontre et construire un langage commun, sans perdre de vue les valeurs qui fondent les démarches sciences-société.
Pour échanger avec les animateurs :
Johan Langot, Directeur d’Instant Science, johan.langot@instantscience.fr
Éric Couffin, Directeur de Planète Sciences Occitanie, eric.couffin@planete-sciences.org
