Ce que nous apprend EQUIPACT sur les recherches participatives : retour sur le webinaire MIAMS

Publié par Science(s) en Occitanie, le 29 mai 2026

Le 27 mars 2026, le réseau Science(s) en Occitanie proposait un nouveau rendez-vous des MIAMS - les Midis Inter Acteurs-Actrices de la Médiation Scientifique - consacré au programme ANR SAPS EQUIPACT (ÉQUIPer les ACTeurs pour plus d’impact dans les transitions). Ce webinaire a permis de partager les résultats de deux enquêtes menées dans le cadre d’EQUIPACT : l’une sur les conditions d’émergence des projets de recherche participative, l’autre sur le paysage des formations existantes en recherche-action, co-recherche et recherche participative.

À travers les interventions de Julien Mary et Estelle Fourat (MSH Sud), un constat s’est imposé : si les recherches participatives sont de plus en plus affirmées dans les volontés des acteurs, leur mise en œuvre reste exigeante, parfois éprouvante, mais aussi extraordinairement féconde pour renouveler les manières de produire des savoirs, d’agir collectivement et de transformer les relations entre science et société.

EQUIPACT : un programme pour mieux outiller les acteurs

Né dans l’écosystème d’ALLISS et coordonné par un consortium associant laboratoires, structures d’intermédiation, réseaux, associations de médiation scientifique et acteurs territoriaux, le programme EQUIPACT s’est donné pour objectif de mieux comprendre et soutenir les recherches participatives.

Le webinaire présentait plus particulièrement deux volets du programme.

Le premier portait sur un angle encore peu documenté : ce qui se joue avant même le lancement d’un projet. Comment une question émerge-t-elle ? Comment un collectif se constitue-t-il ? Quels verrous faut-il lever avant qu’un appel à projets ne soit même déposé ?

Le second explorait le champ des formations : quels types, qui forme aujourd’hui à ces démarches, comment, pour quels publics, avec quelles références, et avec quelles difficultés ?

Ce qui fait naître un projet de recherche participative

Les enseignements présentés lors du webinaire s’appuient sur une enquête menée auprès d’une trentaine de projets de recherche participative en France. Constitué à partir des réseaux du consortium EQUIPACT, cet échantillon, bien que non exhaustif, permet de dégager des tendances significatives et d’identifier des points récurrents dans les dynamiques d’émergence.

L’une des idées fortes de l’enquête présentée par Julien Mary est venue bousculer une représentation encore très répandue : les projets de recherche participative ne naissent pas d’abord d’un déficit de connaissances.

Ils émergent bien plus souvent de deux constats.

Le premier est celui d’un morcellement des acteurs concernés par une même question. Le projet de recherche participative devient alors un moyen de refaire du commun autour d’un problème partagé.

Le second est celui d’un besoin de réflexivité collective. Dans plusieurs projets étudiés, les partenaires cherchaient moins à produire des connaissances pour elles-mêmes qu’à créer un espace permettant de prendre du recul sur leurs pratiques, de mieux comprendre une situation et de faire évoluer leurs manières d’agir.

Autrement dit, la co-construction des connaissances n’apparaît pas tant comme une fin que comme un moyen de contribuer à transformer une réalité jugée problématique.

Cette visée transformative se traduit par une diversité d’objectifs d’action : transformation d’une situation, production d’un plaidoyer, évaluation, co-développement d’une innovation sociotechnique, instauration de nouveaux rapports sociaux, ou encore élaboration de nouveaux imaginaires collectifs.

Les freins : des problèmes de temporalité aux instabilités des collectifs

Les résultats présentés confirment plusieurs difficultés bien connues des praticiens et praticiennes, mais permettent aussi de les affiner.

Des temporalités peu compatibles

Premier frein majeur : la discordance des temporalités. Les projets doivent composer avec des rythmes très différents entre monde académique, acteurs de terrain, institutions et financeurs. Là où certaines situations exigent une réponse rapide, la recherche demande du temps. À cela s’ajoutent des appels à projets souvent inadaptés, ainsi qu’une phase de gestation longue, peu compatible avec la vie professionnelle des partenaires engagés.

Des financements mal calibrés

Deuxième difficulté récurrente : le financement. Les budgets sont souvent trop faibles pour assurer une “juste participation”, rémunérer correctement l’ensemble des partenaires, ou financer les fonctions d’intermédiation pourtant décisives. Les tensions sur la répartition des moyens sont fréquentes, et les cadres de financement peinent encore à reconnaître les besoins spécifiques de ces démarches.

Une participation difficile à organiser

L’enquête propose aussi une typologie très éclairante des obstacles à la participation.

Il y a d’abord des difficultés très concrètes et opérationnelles : réunir un grand nombre d’acteurs, composer avec la distance géographique, les agendas déjà saturés, ou encore l’absence d’espaces communs pour se rencontrer. Mais ces contraintes prennent une intensité particulière dans des projets qui reposent précisément sur la continuité de l’engagement et la qualité des interactions.

Viennent ensuite les difficultés ontologiques, liées aux cultures professionnelles et aux manières très différentes d’envisager la participation, la recherche, ou même le rôle de chacun dans le projet. Pour certains, la participation fait partie intégrante de leur pratique ; pour d’autres, elle reste marginale, voire difficile à légitimer dans leur organisation. S’engager dans une recherche participative peut ainsi nécessiter de négocier sa place, son temps de travail, ou encore la reconnaissance de cet investissement en interne.

S’ajoutent des difficultés épistémiques : les projets mettent en présence une pluralité de savoirs - scientifiques, professionnels, d’expérience, militants - qui ne bénéficient pas toujours du même statut. Cette mise en dialogue, au cœur même de la recherche participative, suppose un travail constant de reconnaissance mutuelle. 

L’enquête met aussi en évidence des difficultés relationnelles. L’enquête met en évidence des divergences d’intérêts, des histoires relationnelles préexistantes entre partenaires, mais aussi des phénomènes d’autocensure. Dans certains cas, des acteurs, notamment associatifs, peuvent restreindre leur expression lorsqu’ils collaborent avec des institutions dont ils dépendent financièrement. Ces mécanismes viennent complexifier la qualité du dialogue et la capacité à exprimer des désaccords.

Sur le plan organisationnel, les défis sont multiples et souvent sous-estimés. Il s’agit d’abord d’identifier les acteurs pertinents à associer à une problématique donnée. Une opération qui, en pratique, s’avère délicate. Ensuite, il faut réussir à les mobiliser dans la durée, dans des projets souvent longs et évolutifs. Enfin, se pose la question de leur positionnement dans la gouvernance : qui décide ? qui contribue ? à quel moment et à quel niveau ? 

Enfin, les intervenants ont insisté sur des difficultés dites anticipationnelles. Tous n’entrent pas dans le projet avec les mêmes objectifs ni les mêmes horizons. Certains y voient un levier de transformation immédiate, d’autres un espace d’expérimentation ou d’apprentissage. Parfois, des craintes émergent, y compris face au succès potentiel du projet, susceptible de remettre en question des pratiques établies ou des équilibres institutionnels.

Des collectifs mouvants, une participation variable

Un autre enseignement important concerne le caractère itératif de ces démarches. Les “cercles de participation” évoluent dans le temps : ils peuvent s’élargir, se resserrer, se recomposer au fil des étapes du projet. On peut mobiliser largement au moment de faire émerger les questions, resserrer ensuite pour construire un protocole, rouvrir lors de la mise en œuvre, puis reconfigurer encore au moment de l’analyse.

Cette variabilité oblige à repenser en permanence les équilibres du collectif, la confiance entre partenaires, et parfois même la distribution des rôles.

Certaines équipes choisissent ainsi de planifier la participation, en anticipant les phases d’ouverture et de resserrement. D’autres, au contraire, laissent le collectif se structurer progressivement, au fil de l’appropriation du projet par les acteurs. Dans tous les cas, la participation apparaît comme une dynamique vivante, instable, et exigeante, loin d’un cadre figé ou d’une simple méthode à appliquer.

Les leviers : adaptativité, ancrage territorial, réseaux et projection

Face à ces difficultés, les projets étudiés développent des réponses très concrètes.

L’adaptativité comme condition de réussite

Premier levier : la capacité à tenir compte des retours, du contexte et des contraintes de chacun. Les projets qui tiennent sont ceux qui assument leur dimension évolutive, ajustent leurs formats, et font de la réflexivité partagée un moteur de travail.

L’importance de l’ancrage territorial

Les projets émergent plus facilement lorsque des relations de confiance existent déjà. La présence de longue date de chercheurs, d’associations ou de structures d’appui sur un territoire facilite la mobilisation des acteurs et la construction de partenariats.

Les acteurs-relais jouent ici un rôle clé : ils connaissent les dynamiques locales, disposent de la confiance des publics et peuvent faire le lien entre mondes parfois éloignés.

Le contexte sociopolitique compte également. Un soutien — même implicite — des collectivités ou des institutions locales peut fortement favoriser l’émergence et la pérennité des démarches.

Le rôle structurant des réseaux

Autre levier fort : les réseaux et méta-réseaux. Qu’il s’agisse de méta-réseaux nationaux (comme ALLISS, les réseaux de MSH ou d’acteurs de la médiation) ou de dynamiques plus locales, ils permettent de créer les conditions d’une interconnaissance entre acteurs, de partager des expériences, et de faire émerger des questionnements communs.

L’enquête montre aussi que les projets ne naissent que rarement de zéro. Ils s’inscrivent souvent dans la continuité de “projets-sources” : des expériences antérieures qui ont permis de tisser des liens, d’expérimenter des formats, et de franchir un premier seuil d’engagement dans la participation.

Se projeter dans les effets du projet

Enfin, un moteur souvent sous-estimé apparaît central : la capacité des acteurs à entrevoir, dès l’amont, les effets possibles du projet. Construire une vision partagée de ce à quoi le projet peut aboutir, et de la manière dont ses résultats pourront nourrir l’action des organisations impliquées, constitue un puissant facteur d’engagement. À l’échelle individuelle, les acteurs s’impliquent d’autant plus qu’ils parviennent à percevoir en quoi le projet pourra nourrir leurs propres pratiques ou renforcer leur légitimité. Cette appropriation “en amont” des effets du projet joue ainsi un rôle clé dans son émergence.

Les méthodes comptent… et beaucoup viennent de l’éducation populaire !

L’enquête d’EQUIPACT montre aussi combien les recherches participatives sont des espaces d’inventivité méthodologique.

Les projets bricolent, composent, hybrident. Loin d’appliquer une méthode unique, ils combinent des outils selon les contextes et les besoins. Cette plasticité n’est pas un défaut : elle fait de chaque projet une sorte de laboratoire méthodologique.

Mais ces méthodes ne servent pas uniquement à produire des données ou structurer un protocole. Comme l’ont souligné les intervenants, leur mise en œuvre collective participe directement à la construction du groupe : elles contribuent à “faire société” à l’échelle du projet, en créant des espaces de dialogue, d’expérimentation et de compréhension mutuelle.

Plusieurs grandes familles d’approches ont été évoquées :

  • des méthodes de diagnostic et de concernement : observations collectives, questionnaires et entretiens co-élaborés, simulations, jeux de rôle ;
  • des méthodes de co-problématisation : ateliers d’intelligence collective, d’anticipation, démarches “par le faire” ;
  • des méthodes de co-construction et de suivi-évaluation : chemins d’impact, living labs, boutiques des sciences, outils de recherche-action participative ;
  • des méthodes de partage et de capitalisation collective : outils collaboratifs numériques, espaces de documentation et de valorisation partagés tels que les wikis.

Un point ressort avec force : la majorité de ces outils ne provient pas du monde académique. Ils sont largement issus de l’éducation populaire, de la médiation scientifique ou encore des pratiques d’animation collective. Les recherches participatives apparaissent ainsi comme des espaces d’hybridation, où ces savoir-faire sont réinvestis, transformés et articulés à des démarches de recherche.

Cette circulation des méthodes n’est pas anodine. Elle contribue à déplacer les frontières traditionnelles de la production de connaissances, et à reconnaître la valeur des pratiques issues du terrain dans la construction même des démarches scientifiques.

Des fonctions d’intermédiation indispensables

Un autre apport fort du webinaire concerne les fonctions d’intermédiation.

De nombreux projets reposent sur des acteurs ou actrices qui ne sont pas nécessairement directement concernés par le problème traité, mais qui jouent un rôle crucial de mise en lien, de facilitation, de traduction, de médiation, de soutien à la gouvernance, voire de veille sur les questions émergentes.

Ces fonctions peuvent être portées par des associations, des structures de médiation scientifique, des boutiques des sciences, des living labs, des bureaux d’études, des dispositifs académiques, des tiers-lieux… Elles peuvent aussi être assumées par une personne déjà impliquée dans le projet.

Le débat qui a suivi les présentations a confirmé à quel point ces fonctions apparaissent souvent indispensables, tout en restant peu reconnues, peu stabilisées et difficilement financées. Plusieurs échanges ont pointé la fatigue et la surcharge pour les scientifiques, liées à ces postes encore insuffisamment institutionnalisés.

Former à la recherche participative : un paysage vivant, divers, mais encore fragmenté

La seconde partie du webinaire, présentée par Estelle Fourat, portait sur le paysage des formations.

À partir d’un échantillon (non exhaustif) de 63 formations, les équipes d’EQUIPACT ont proposé une typologie évolutive des manières de former à la co-recherche.

Cinq grands types ont été distingués :

  1. les formations courtes à l’animation de groupes multi-acteurs (par exemple la formation Lisode en concertation) ;
  2. les formations courtes à la recherche-action et à la recherche participative (par exemple les formations du Muséum National d'Histoire Naturelle ; la formation doctorale de la boutique des sciences de Lyon) ;
  3. les formations “chemin faisant”, déployées sur le temps long de la recherche (par exemple la formation du Diplôme de Hautes Etudes en Pratiques Sociales (DHEPS)  sur 3 ans, la formation du CNAM, le DU Co-Recherche en Transition) ;
  4. les formations à des thématiques mobilisant la recherche-action ou participative, notamment en santé (DU Patient Expert ; MOOC Science Ouverte) ;
  5. les séminaires réguliers de groupes de travail, qui constituent aussi des espaces d’apprentissage (séminaires Particip-Arc, séminaires Atécopol…).

Un élément saillant ressort : le paysage évolue très vite. Entre le début et la fin de l’enquête, certaines formations avaient déjà disparu, tandis que d’autres avaient vu le jour. Ce dynamisme dit quelque chose de l’intérêt croissant pour ces démarches, mais rend aussi le repérage difficile.

Autre enseignement : les formations relèvent encore majoritairement de la formation continue, souvent non diplômante et peu certifiante (empêchant ainsi de valoriser ces formations dans un CV). La formation initiale et les parcours universitaires structurés restent plus rares, même si des évolutions sont en cours.

Que cherchent à transmettre ces formations ?

L’enquête met en lumière trois grands objectifs pédagogiques, parfois combinés.

Le premier consiste à former à l’animation de processus participatifs : mobiliser des acteurs divers, organiser la participation à chaque étape, croiser les savoirs sans reproduire les inégalités.

Le deuxième relève de la médiation scientifique et culturelle, dans une perspective de dialogue, de traduction et d’animation.

Le troisième vise à transmettre des connaissances théoriques et méthodologiques, souvent à partir de cas concrets, par la pratique, ou dans une logique de recherche-action et de co-développement.

Formations : des participants variés… mais certains types encore peu touchés

Les formations s’adressent à des publics très divers : personnes concernées par une thématique, professionnels “à proximité” des objets travaillés, chercheurs confirmés ou en formation, étudiants…

Mais certains publics restent encore peu atteints, en particulier les élus et les agents des services publics, pourtant souvent décisifs pour le déploiement territorial de ces démarches.

Là encore, le webinaire a rappelé que la question des publics ne peut être traitée de manière uniforme : elle dépend des finalités de la formation, de son coût, de son format, de son inscription institutionnelle, et des alliances qui la portent.

Un champ en structuration

Estelle Fourat a également partagé les difficultés rencontrées par les opérateurs de formation.

La première tient à la variété des dénominations : recherche-action, recherche participative, co-recherche, sciences citoyennes, recherche collaborative, recherche transformative… Cette pluralité crée du flou, mais ouvre aussi des possibles. Elle oblige surtout à expliciter ce que l’on fait réellement, et ce que l’on ne fait pas.

La seconde difficulté concerne la normalisation croissante des dispositifs de formation. L’approche par compétences, les exigences de certification ou de standardisation peuvent lisser des formations qui tirent justement leur force de leur ancrage territorial, de leur souplesse et de leur capacité d’adaptation.

S’ajoutent les difficultés de financement, particulièrement fortes pour les structures associatives ou indépendantes, ainsi que les asymétries entre partenaires lorsque les formations sont construites en consortium.

En toile de fond, plusieurs questions stratégiques demeurent ouvertes :
faut-il former les scientifiques à mieux “chercher avec” les acteurs de terrain ?
Faut-il former les acteurs de terrain à devenir pleinement co-producteurs de savoirs ?
Faut-il reconnaître un métier spécifique d’intermédiation, ou diffuser ces compétences dans le plus grand nombre de parcours formant les futurs scientifiques ?

À retenir !

Au-delà de la richesse des résultats présentés, ce MIAMS a eu le mérite de rendre visibles des dimensions souvent peu nommées du travail en recherche participative : le temps de l’émergence, les ajustements permanents, la charge que représentent la participation et l’intermédiation, l’importance des méthodes, et le besoin de formations lisibles, accessibles et reconnues.

Il rappelle surtout une chose essentielle : les recherches participatives ne se résument ni à une injonction à “faire participer”, ni à un supplément d’âme démocratique ajouté à un protocole classique. Elles supposent un véritable travail de conception, d’animation, de médiation, de négociation, de formation et de transformation des cadres.