Diversifier les publics – Retour sur le Forum régional Sciences et Société 2026
Publié par Science(s) en Occitanie, le 23 septembre 2026 1
Le Forum régional Sciences et Société réunit chaque année en Occitanie une centaine de professionnels engagés dans le dialogue entre les sciences et la société. Chercheurs, médiateurs scientifiques, journalistes, collectivités, associations, établissements culturels et d'enseignement s'y retrouvent pour partager leurs expériences, croiser leurs regards et faire émerger de nouvelles pratiques.
L'édition 2026 était consacrée au thème « Aller vers » : comment toucher de nouveaux publics, créer de nouveaux partenariats, adapter nos pratiques et imaginer des formes de médiation toujours plus inclusives, participatives et ancrées dans les réalités des territoires. Retrouvez tous les comptes rendus sur cet article.
Retour sur la table ronde « Diversifier les publics : stratégies et évaluation », avec Marie Péquignot, Directrice opérationnelle de Genopolys, Murielle Richard, Chargée de médiation scientifique au Laboratoire Archéologie des Sociétés Méditerranéennes (Université de Montpellier Paul-Valéry), Ambre Nardi, Médiatrice scientifique et Animatrice référente de Rayon Science chez TRACES, Juliette Cerceau, Enseignante chercheuse à l’IMT Mines Alès, Naia Musy Taillefer, Etudiante à l’IMT Mines Alès, Emilie Brès, Directrice du SHVC (Syndicat des Hautes Vallées Cévenoles), et animée par Renaud Sorot, Directeur de Kimiyo.
Les publics éloignés existent… même à côté de nous
Pour ouvrir les échanges, les participants ont été invités à un « sondage mouvant ». Les résultats rappellent que les inégalités d'accès à la culture demeurent fortes : seuls 18 % des employés et ouvriers ont visité une exposition en 2024, contre 62 % des cadres ; 40 % seulement des personnes en situation de handicap ont fréquenté un lieu culturel au cours de l'année, tandis que plus d'une sur deux estime encore cet accès difficile. Quant aux Français appartenant aux ménages les plus modestes, moins d'un tiers visitent un musée ou une exposition chaque année.
Ces chiffres rappellent une évidence souvent oubliée : la proximité géographique ou la gratuité ne suffisent pas à faire venir de nouveaux publics. Un musée peut être implanté au cœur d'un quartier prioritaire sans être fréquenté par ses habitants. Encore faut-il que chacun s'y sente légitime.
Tout l'enjeu consiste donc à déplacer les sciences vers les lieux de vie, mais aussi à transformer la manière dont la rencontre s'opère.
Mind the Lab : installer la science là où on ne l'attend pas
Depuis plusieurs années, Mind the Lab, porté par Genopolys (CNRS, Inserm, Université de Montpellier), fait précisément ce pari : sortir les chercheurs de leurs laboratoires pour installer des ateliers scientifiques gratuits dans des espaces du quotidien. Plages, marchés ou encore Caisse d'Allocations Familiales deviennent ainsi, le temps d'une journée, des lieux de découvertes scientifiques.
L'objectif n'est pas d'organiser un événement spectaculaire, mais de profiter d'un public déjà présent pour susciter une rencontre inattendue.
Sur la plage de Palavas-les-Flots, sous un kiosque, des chercheurs ont ainsi proposé des ateliers autour des concombres de mer, du plancton, de la physique du sable ou encore de l’archéoichtyologie (étude des restes de poissons archéologiques). Les enfants, intrigués par les manipulations, entraînent souvent leurs parents dans l'activité. Selon les intervenantes, le fait de sortir ces disciplines du cadre scolaire modifie profondément le regard porté par les participants : ce qui pouvait paraître intimidant devient un objet de jeu.
Une autre expérimentation, organisée à la CAF de la Mosson, a particulièrement marqué les intervenantes. Murielle Richard a animé un jeu sur l’archéologie du sport. Dans ce quartier dit “sensible”, Murielle y a croisé beaucoup de jeunes filles, avec qui elle a pu aborder la place des femmes dans la société.
Cette démarche repose aussi sur une autre conviction : la médiation ne mobilise pas uniquement les chercheurs les plus habitués à communiquer. Tous les métiers de la recherche peuvent y participer, contribuant ainsi à montrer une image plus diverse et plus humaine du monde scientifique.
Rayon Science : avant de faire de la science, créer la confiance
Si Mind the Lab déplace les sciences dans l'espace public, Rayon Science, développé par l'association TRACES, pousse la logique encore plus loin.
Le projet consiste à ouvrir, pendant plusieurs mois, un véritable centre de sciences éphémère au pied d'immeubles situés dans des quartiers prioritaires. L'idée n'est plus d'organiser un événement ponctuel, mais de s'inscrire durablement dans la vie du quartier.
Pour Ambre Nardi, cette implantation suppose d'abord... de ne pas parler de sciences.
Les premières semaines sont consacrées à aller frapper aux portes, rencontrer les habitants, expliquer la démarche, écouter leurs envies et simplement créer une relation de confiance. Des repas partagés, des ateliers créatifs ou des temps conviviaux servent alors de point d'entrée. Les contenus scientifiques arrivent ensuite naturellement, au fil des échanges.
Cette posture implique également d'accepter de partir des propositions des habitants eux-mêmes. Un « mur d'idées » recueille leurs envies, les enfants peuvent devenir animateurs de certaines activités, et les chercheurs invités construisent leurs interventions à partir des questions réellement posées par les habitants.
Le local fonctionne également comme un espace d'expérimentation permanent. Imprimantes 3D, machines à coudre ou outils de fabrication numérique restent accessibles en libre-service. Ici, l'erreur n'est pas un échec mais une étape normale de l'apprentissage.
L'expérience a également apporté son lot d'enseignements. Certaines idées, pourtant séduisantes sur le papier, n'ont pas fonctionné. Les « Agoras » hebdomadaires, imaginées comme des temps de débat collectif, se sont révélées trop longues et trop formelles, notamment pour les plus jeunes. De même, un simple changement d'adresse, même de quelques mètres, a nécessité un renouvellement complet de public. Une illustration très concrète de l'importance de la proximité immédiate lorsque l'on travaille avec des publics peu mobiles.
Évaluer autrement : qui touche-t-on réellement ?
La dernière intervention quittait le terrain de l'animation pour s'intéresser à une question souvent négligée : comment savoir si l'on sensibilise réellement de nouveaux publics ?
Emilie Brès, Juliette Cerceau et Naïa Musy Taillefer ont présenté les premiers résultats de l'évaluation du Festival du Vivant en Cévennes, un festival itinérant mêlant sciences, arts et environnement dans une trentaine de communes rurales. Son ambition est claire : s'adresser à des personnes peu sensibilisées aux questions environnementales en investissant des lieux familiers et en multipliant les collaborations entre scientifiques, artistes et acteurs locaux.

Au-delà du simple comptage des visiteurs, l'équipe a développé plusieurs outils originaux d'évaluation.
Une cartographie des lieux de résidence a permis de mesurer la proximité géographique des participants. Un questionnaire évaluait leur « connexion au vivant » à partir de plusieurs critères, tandis qu'une roue des émotions recueillait leur ressenti à l'issue des ateliers.
Les premiers résultats montrent que l'itinérance constitue un levier efficace, mais insuffisant à elle seule. Les actions qui fonctionnent le mieux sont celles qui s'appuient sur des structures déjà implantées localement, qui prennent le temps de co-construire les projets et où les médiateurs vont directement au contact des habitants pour les inviter à participer. L'évaluation met également en évidence un autre enjeu majeur : les temps de co-construction entre chercheurs, artistes et associations demandent des moyens importants, rarement pris en compte dans les modèles de financement.
Aller vers… mais surtout aller avec
Les échanges avec la salle ont finalement fait émerger un constat partagé.
Changer de lieu est souvent la première étape, mais ce n'est jamais la seule. La proximité géographique ne crée pas automatiquement la rencontre. Les projets qui semblent les plus féconds sont ceux qui prennent le temps d'établir une relation de confiance, de s'appuyer sur les acteurs déjà présents dans les territoires et de construire les activités avec les habitants plutôt que pour eux.
Un autre enseignement s'est également imposé : diversifier les publics suppose aussi de mieux évaluer les démarches engagées. Au-delà du nombre de participants, les intervenants ont montré l'intérêt de s'intéresser aux profils réellement présents, à leur évolution au fil du temps et à la qualité des relations créées. Autant d'indicateurs qui permettent de dépasser la logique de fréquentation pour mieux comprendre l'effet réel des actions de médiation.
Au fond, cette table ronde a montré que « aller vers » n'est pas seulement une question de déplacement géographique. C'est une manière différente de concevoir la médiation scientifique, où l'écoute, la confiance et la co-construction deviennent des conditions essentielles pour faire des sciences un véritable bien commun.
Pour échanger avec les intervenantes :
Marie Péquignot, Directrice opérationnelle de Genopolys, marie.pequignot@genopolys.fr
Murielle Richard, Chargée de médiation scientifique au Laboratoire Archéologie des Sociétés Méditerranéennes (Université de Montpellier Paul-Valéry), muriel.richard@umpv.fr
Ambre Nardi, Médiatrice scientifique et Animatrice référente de Rayon Science chez TRACES, ambre.nardi@groupe-traces.fr
Juliette Cerceau, Enseignante chercheuse à l’IMT Mines Alès, juliette.cerceau@mines-ales.fr
Naia Musy Taillefer, Étudiante à l’IMT Mines Alès, naia.musy-taillefer@etu.mines-ales.fr
