Forêt d’Afrique centrale : 600 000 ans d’histoire humaine révélés sous la canopée

Publié par IRD Occitanie, le 13 mai 2026

L'essentiel

Des fouilles archéologiques menées dans le bassin du Congo montrent que ces territoires ont été occupés, parcourus et transformés depuis des centaines de milliers d’années, soit bien avant la grande sortie d’Afrique d’Homo sapiens. Outils, habitats, métallurgie ou cultures végétales révèlent des sociétés mobiles, connectées et capables d’adapter leurs pratiques à des environnements changeants. Ces travaux invitent aussi à repenser la gestion actuelle des forêts tropicales.




Longtemps décrite comme une immensité verte, dense et impénétrable, presque hors de l’histoire humaine, la forêt du bassin du Congo était jusqu’ici perçue comme un sanctuaire naturel, préservé de toute influence durable des sociétés. Mais cette représentation, profondément ancrée, est aujourd’hui largement remise en cause : l’archéologie et les sciences de l’environnement révèlent au contraire une présence humaine ancienne, continue et structurante. 
Sous la canopée, ce sont plus de 600 000 ans d’occupations humaines qui émergent progressivement. Outils en pierre, vestiges d’habitats, céramiques, restes végétaux ou traces de métallurgie composent un récit bien plus complexe que ce que l’on imaginait encore récemment. Loin d’un espace vide, la forêt apparaît comme un territoire habité, parcouru et transformé sur le temps long.

Des sociétés anciennes dans un milieu en mouvement

Les premières traces d’occupation remontent à environ 650 000 ans. Cette ancienneté remet en cause l’idée d’un environnement tropical trop contraignant pour les sociétés humaines.



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« Les forêts tropicales ne sont pas des milieux hostiles au développement humain. C’est aussi le cas en Afrique centrale, où les paysages ont été habités par des sociétés aux modes de vie beaucoup plus variés que ce que l’on imaginait », explique Geoffroy de Saulieu, archéologue à l’IRD, au sein de l’unité PALOC.



Cette diversité s’explique en partie par la dynamique des milieux. Le bassin du Congo n’a jamais été une forêt uniforme. Il a alterné, au fil des millénaires, entre phases de forêts denses et paysages plus ouverts, sous l’effet des variations climatiques. Ces transformations ont façonné les modes d’occupation humaine.
Les groupes se déplacent, adaptent leurs pratiques, ajustent leurs stratégies de subsistance. Cette capacité d’adaptation, sur le temps long, apparaît comme un trait structurant des sociétés forestières. Elle témoigne d’une relation active à l’environnement : les sociétés ne se contentent pas de l’habiter, elles interagissent en permanence avec lui.

Une forêt transformée par des pratiques humaines

Au fil des millénaires, ces interactions deviennent plus visibles. La forêt n’est pas seulement un milieu exploité : elle est progressivement transformée par les activités humaines.


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« Les populations anciennes ne vivaient pas en autarcie. Elles étaient interconnectées et ont transformé un environnement longtemps considéré, à tort, comme un obstacle », explique Pascal Nlend, archéologue à l’Université de Yaoundé 1.





Ces transformations ne sont pas spectaculaires à court terme, mais elles s’accumulent. Des espèces végétales sont sélectionnées, favorisées ou déplacées. Certaines plantes alimentaires sont exploitées depuis des millénaires. Des pratiques agricoles et des techniques de gestion des ressources s’installent progressivement.
À partir de 3000 ans avant notre ère, ces dynamiques s’intensifient. L’introduction de plantes domestiquées, la diffusion de la métallurgie du fer et l’essor des villages modifient plus durablement les paysages. L’ouverture de clairières, le travail du bois ou la production d’outils participent à cette transformation.


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« Les forêts d’Afrique centrale sont des socio-écosystèmes façonnés par des interactions anciennes et continues entre sociétés humaines, climat et dynamiques écologiques », explique Jean-Jacques Braun, géochimiste à l’IRD, au sein de l’unité GET.





Autrement dit, les paysages actuels portent encore la trace de ces pratiques anciennes. Ils sont le résultat d’un long processus de co-construction entre humains et environnement.

Scientifique africain accroupi procédant à une fouille d'une strate de sol balisée.

Sur les sites archéologiques d’Afrique centrale, les fouilles révèlent une présence humaine ancienne et continue en milieu forestier, loin de l’image d’une forêt longtemps « vide » d’occupation humaine.
© Yannick Garcin


« L’archéologie a besoin des sciences connexes — archéobotanique, palynologie, paléogénétique, paléopédologie ou biochimie — pour ne plus se limiter aux vestiges, mais reconstituer les modes de vie et les environnements des populations anciennes », souligne Pascal Nlend.


Des réseaux d’échanges et des sociétés connectées

L’image de sociétés isolées, vivant en marge du monde, est elle aussi largement remise en cause. Les données archéologiques montrent au contraire des circulations et des échanges à différentes échelles.

La diffusion des styles céramiques, des techniques métallurgiques ou de certaines ressources témoigne de contacts réguliers entre groupes. Les sociétés forestières participent à des dynamiques régionales, voire continentales.
« Loin de constituer un îlot abritant des populations reliques, ces régions ont été habitées par différentes populations en déplacement, avec des interactions constantes », souligne Geoffroy de Saulieu. 

Forêt tropicale vue d'en haut.

Sous la canopée, outil taillé en pierre, vestiges d’habitats, céramiques, restes végétaux et traces de métallurgie témoignent de l’ancienneté et la complexité des occupations humaines dans les forêts d’Afrique centrale.
© IRD - Thomas Couvreur


Ces échanges contribuent à la diversification des modes de vie et à l’émergence de formes d’organisation plus complexes. Le bassin du Congo apparaît ainsi comme un espace dynamique, structuré par des mobilités, des influences et des innovations.
Au-delà de la reconstitution du passé, ces travaux éclairent des enjeux très contemporains. Ils montrent que la forêt d’Afrique centrale n’est pas un espace vierge à préserver de toute présence humaine, mais un territoire façonné par des interactions anciennes.
« Cette histoire longue montre que les forêts tropicales sont des systèmes dynamiques, co-construits avec les sociétés humaines, et qu’il faut intégrer ces héritages dans les stratégies de gestion », rappelle Jean-Jacques Braun. 
À l’heure où ces milieux sont confrontés à la déforestation et au changement climatique, cette perspective est essentielle. Elle invite à dépasser une vision opposant nature et sociétés, pour penser des modes de gestion qui tiennent compte de ces interactions anciennes.
Sous la canopée, ce n’est donc pas seulement une biodiversité exceptionnelle qui se déploie, mais une mémoire. Une mémoire encore fragmentaire, mais essentielle pour comprendre les relations entre humains et environnement — et imaginer les futurs possibles de ces territoires. 


Olivier Bkit, IRD le Mag'


Source : https://lemag.ird.fr/fr/foret-...



CONTACTS

Geoffroy de Saulieu, PALOC (IRD/Muséum national d'histoire naturelle)

Pascal Nlend, Université Yaoundé 1, Cameroun

Jean-Jacques Braun, GET (IRD/CNRS/Université de Toulouse/CNES)


PUBLICATION

Richard Oslisly, Pascal Nlend Nlend, Louis Champion, Ali Livingstone Smith & Geoffroy de Saulieu, Central African Rainforest Archaeology, in Resilience and Sustainability in the Congo Basin, 2026.
DOI : 10.1007/978-3-032-02023-9_7-1