Notre république a besoin de nouveaux “hussards noirs” : ceux de la science !
Publié par Johan Langot, le 9 mars 2026 1
L’histoire des « hussards noirs de la République » m’accompagne depuis longtemps. Elle a commencé le jour où ma grand-mère m’a offert un vieux manuel d’école primaire. Je devais avoir une dizaine d’années.
En couverture, une carte de France amputée de l’Alsace et de la Lorraine. Cette image m’a marqué. Elle racontait bien plus qu’une leçon de géographie : elle parlait d’un pays qui se reconstruisait par l’instruction.
Les instituteurs de la IIIᵉ République, ces « hussards noirs » envoyés dans les campagnes et les villages parfois les plus reculés, portaient une mission qui dépassait la simple transmission des savoirs. Il ne s’agissait pas seulement d’apprendre à lire, écrire et compter. Il s’agissait d’installer un cadre commun : une culture, des valeurs, une manière de faire société.
On a parfois qualifié leur rôle d’« évangélisation » laïque. Le mot peut surprendre, mais il dit quelque chose d’essentiel : ces enseignants portaient une vision collective. Leur ambition était politique, au sens le plus noble du terme. Ils participaient à l’émancipation par l’instruction.
Cette référence a jalonné mon parcours professionnel. Olivier Moch, ancien président de Science Animation, y faisait souvent allusion lors des inaugurations ou des grands moments publics de l’association, et il m’a fortement inspiré dans cette réflexion.
Elle m’est revenue très récemment alors que je préparais mon intervention devant le CESER Occitanie, dans le cadre de sa réflexion sur le dialogue entre science et société. Le rapport vient d’être publié, et il pose une question centrale : comment construire — ou reconstruire — une relation durable entre savoirs scientifiques et citoyens ?
Je crois profondément que notre époque a besoin d’une ambition comparable à celle de la IIIᵉ République. Non pas une reproduction nostalgique du passé, mais un projet à la hauteur des enjeux contemporains : reconstruire une culture commune.
Or cette culture commune, au XXIᵉ siècle, ne peut plus se limiter à l’alphabétisation classique. Elle doit intégrer ce qui structure désormais notre réalité : la science, la technologie, les données, les modèles, l’incertitude.
Le langage du monde contemporain est scientifique.
Notre défi collectif est donc clair : bâtir une véritable alphabétisation scientifique.
Une société technologique… mais scientifiquement fragile
Jamais les sciences n’ont été aussi présentes dans nos vies. Santé, climat, énergie, alimentation, intelligence artificielle : chaque débat public mobilise désormais des notions scientifiques.
Et pourtant, jamais la société n’a semblé aussi vulnérable aux simplifications abusives, aux fausses corrélations et aux récits émotionnels qui prennent la place des faits.
Le paradoxe est inquiétant.
Car lorsqu’on ne comprend pas la démarche scientifique, on n’est pas simplement moins informé. On est désarmé. On dépend d’autorités, d’influenceurs ou de slogans pour se faire une opinion.
On peine à distinguer l’hypothèse d’un résultat validé, le doute méthodique d’une remise en cause idéologique, le plausible du probable.
On parle beaucoup de fracture numérique. Mais il existe une fracture plus profonde : une fracture de compréhension. Entre celles et ceux qui savent lire un graphique, comprendre un biais, une marge d’erreur ou un consensus scientifique, et celles et ceux pour qui ces notions restent abstraites ou suspectes.
Nous devons oser le dire clairement : ne pas comprendre la démarche scientifique, c’est être en situation d’analphabétisme face au monde contemporain
Sans culture scientifique, la démocratie se fragilise. Non pas parce que les citoyens seraient incapables de décider, mais parce qu’on ne peut pas décider lucidement d’un monde que l’on ne comprend pas.
L’analphabétisme scientifique, nouvel illettrisme
À la fin du XIXᵉ siècle, ne pas savoir lire et écrire signifiait être exclu du débat public, des droits et du progrès. L’alphabétisation était un projet politique : donner à chacun les outils pour comprendre son époque.
Nous devons oser dire la même chose aujourd’hui.
Ne pas comprendre la démarche scientifique, c’est être en situation d’analphabétisme face au monde contemporain.
Il ne s’agit évidemment pas de transformer chaque élève en chercheuse ou chercheur. Il s’agit de transmettre une capacité fondamentale : penser avec les outils de la science, comme on a appris à penser avec les outils de la lecture.
Comprendre ce qu’est une hypothèse, une preuve, une expérience. Appréhender les ordres de grandeur. Accepter l’incertitude comme une dimension normale du savoir.
Ouvrir la classe, créer des alliances
La majorité des enseignants du primaire ne sont pas scientifiques de formation. Ce n’est pas un reproche, c’est une réalité structurelle.
Dans un monde où les sciences sont devenues centrales, il est légitime de soutenir l’école par des alliances nouvelles : médiateurs scientifiques, doctorants, ingénieurs, chercheurs, professionnels de terrain.
Il ne s’agit pas de déléguer l’enseignement des sciences. Il s’agit de coopérer.
Nous avons déjà su relever un défi comparable. Lorsque l’enseignement de l’anglais a été généralisé à l’école primaire, tous les enseignants n’étaient pas formés pour l’enseigner. La réponse a été pragmatique : ouvrir la classe à des intervenants compétents, capables de renforcer l’action des enseignants.
Pourquoi ne pas adopter la même logique pour les sciences ?
Faire de la science partout
La culture scientifique ne peut pas reposer non plus uniquement sur l’école. Elle doit irriguer l’ensemble de la société : bibliothèques, médiathèques, maisons de quartier, tiers-lieux, associations, territoires ruraux, lieux culturels et médias.
Elle doit surtout être vécue.
Observer la biodiversité locale, mesurer la qualité de l’air, analyser des données ouvertes, comprendre l’énergie que nous consommons, expérimenter, comparer, questionner.
Sortir d’une science perçue comme abstraite pour la relier au quotidien.
L’objectif est simple : rendre la science familière.
Un enjeu démocratique
Les grands choix collectifs sont désormais scientifiques. Si la société ne dispose pas des outils pour les comprendre, deux dérives menacent : la technocratie — « laissez les experts
décider » — ou le rejet généralisé — « on ne croit plus personne ».
La culture scientifique offre une troisième voie : une démocratie éclairée.
Les experts apportent les connaissances. Les citoyens conservent la capacité d’arbitrer.
L’actualité internationale nous rappelle que la science peut être fragilisée lorsque le politique la caricature ou l’instrumentalise. Une société qui ne comprend pas la science devient vulnérable aux manipulations.
La culture scientifique protège la science. Mais surtout, elle protège la démocratie.
Les nouveaux hussards noirs de la République
Les hussards noirs de la IIIᵉ République incarnaient un projet collectif : construire la République par l’instruction.
Aujourd’hui, les nouveaux « hussards noirs » existent déjà. Ce sont les enseignantes, enseignants, médiatrices, médiateurs scientifiques, chercheuses, chercheurs, acteurs culturels et éducatifs qui, partout sur le territoire, travaillent à rapprocher la science et les citoyens.
Ils interviennent dans les écoles, les bibliothèques, les festivals, les tiers-lieux, les territoires ruraux comme dans les grandes métropoles.
Leur mission est la même qu’autrefois : rendre chacun capable de comprendre son époque.
Réinventer les hussards noirs aujourd’hui, ce n’est pas regarder le passé avec nostalgie.
C’est assumer un projet politique clair : faire de la culture scientifique une grande cause nationale et une condition de la liberté.
Comme l’alphabétisation hier, elle peut contribuer à refaire République.
