Au Nigeria, la nutrition ouvre la voie à la vaccination

Publié par IRD Occitanie, le 13 octobre 2026   1

Associer nutrition et vaccination augmente de 20 points la couverture contre la rougeole et atteint les enfants nigérians non-vaccinés.


L'essentiel

Dans l’État de Yobe, au nord du Nigeria, NutriVax associe distribution de compléments nutritionnels et vaccination pour attirer davantage de familles vers les centres de santé. Après un an, la couverture contre la rougeole a progressé de 20,1 points et le risque pour un enfant de n’avoir reçu aucun vaccin a été divisé par deux. Ces résultats montrent l’intérêt de rapprocher nutrition et vaccination, même si leur efficacité reste à confirmer dans d’autres contextes.



Dans certains centres de santé de l’État de Yobe, l’affluence a fini par poser problème. Trop de mères arrivaient avec leurs jeunes enfants les jours de distribution des compléments nutritionnels. Or ces familles ne venaient pas seulement chercher de quoi prévenir la malnutrition : chaque visite devenait aussi une occasion de vérifier le carnet de vaccination de l’enfant et de lui proposer les vaccins manquants.
C’était précisément le pari de la stratégie NutriVax : utiliser la nutrition comme porte d’entrée vers la vaccination. Dans cette région du nord-est du Nigeria, se rendre au centre de santé peut demander bien davantage qu’un simple déplacement. Certaines familles vivent loin des structures de soins, au bout de routes dégradées ou rendues impraticables par les pluies. Plus de quinze années de conflit ont déplacé des populations, perturbé le système de santé et l’insécurité est omniprésente. S’ajoutent le coût du transport, le manque de temps des mères, la mobilité de certaines communautés ou encore la crainte des effets secondaires des vaccins.
Dans ce contexte, scientifiques et humanitaires de l’ONG médicale internationale ALIMA (The Alliance for International Medical Action) ont testé une idée simple dans un essai clinique randomisé : associer aux séances de vaccination la distribution de compléments nutritionnels destinés à prévenir la malnutrition. Un an plus tard, la couverture de la première dose de vaccin contre la rougeole avait augmenté de 20,1 points de pourcentage par rapport aux soins habituels. Le risque d’être « zéro dose » — sans avoir reçu la première dose du vaccin pentavalent — était divisé par deux, et celui de cumuler le fait d’être « zéro dose » et de souffrir de malnutrition aiguë était, lui, divisé par trois.

Deux problèmes, une même porte d’entrée

Malnutrition et maladies infectieuses s’alimentent mutuellement. Les infections exposent au risque de malnutrition de type dénutrition,  en perturbant l’absorption des nutriments et en augmentant les besoins de l’organisme. Inversement, la malnutrition affaiblit les défenses immunitaires et augmente la vulnérabilité aux infections. Dans les zones où se cumulent forte malnutrition et faible couverture vaccinale, les enfants sont donc exposés à un double risque pour leur survie.
À Yobe, ce double fardeau est particulièrement marqué. Dans les deux zones étudiées, Nguru et Karasuwa, moins de 30 % des enfants de 12 à 23 mois disposaient en 2022 d’une vaccination contre la rougeole attestée par leur carnet. La malnutrition aiguë concernait parallèlement 14,2 % des enfants de 6 à 59 mois.
Pourtant, les services de vaccination et ceux de nutrition sont généralement organisés comme deux filières distinctes. Les centres de santé peuvent consacrer certains jours à la vaccination, d’autres à la nutrition, alors même que personnels et moyens sont limités. La stratégie NutriVax consiste précisément à décloisonner ces services.
Dans le cadre de l’essai clinique NutriVax-Measles randomisé en grappes, vingt aires de santé ont été réparties par tirage au sort entre deux groupes : dix ont conservé les services habituels de vaccination dans les principaux centres de santé primaire, tandis que les dix autres y ont associé la distribution de petits sachets de compléments nutritionnels riches en lipides, les SQ-LNS, destinés aux enfants de 6 à 23 mois. Une ration était généralement remise chaque mois. Le SQ-LNS restait accessible même si les parents refusaient la vaccination.
L’intérêt du dispositif tient aussi à ce qu’il provoque : une nouvelle visite au centre de santé.


Portrait

Combiner les activités de vaccination avec la distribution d’un complément nutritionnel constitue un levier efficace pour inciter les familles à se rendre dans les centres de santé avec leurs enfants. Ces contacts réguliers avec le système de santé, dans un contexte sanitaire menaçant la survie des enfants, sont des opportunités pour vérifier le statut vaccinal des enfants, proposer les autres paquets de soins de santé préventifs et curatifs, et aussi diffuser des messages d’éducation à la santé», explique Cécile Cazes, épidémiologiste à ALIMA et au sein de l’unité de recherche GHiGS et coordinatrice scientifique de l’étude.



Vingt points de vaccination gagnés

À leur arrivée au centre, mères et enfants participaient à une séance d’information. L’état nutritionnel de l’enfant et son carnet de vaccination étaient ensuite contrôlés. Les vaccins manquants pouvaient être administrés au cours de la même visite, avant la remise des compléments. Agents de santé, équipes de vaccination et personnels chargés de la nutrition intervenaient ainsi dans un parcours coordonné.
L’attractivité du dispositif a même créé une difficulté inattendue.


Portrait

Les suppléments nutritionnels ont été très bien accueillis par les familles et les journées de distribution attiraient souvent des foules très importantes », témoigne Juliet Nabunje, coordinatrice des activités NutriVax pour ALIMA dans l’État de Yobe.






Pour réduire l’attente, les équipes ont organisé deux circuits parallèles. Des espaces d’attente ont également été construits dans les centres concernés. Cette fréquentation accrue a parallèlement permis de repérer davantage d’enfants nécessitant une prise en charge nutritionnelle et de proposer les vaccins manquants.
Un an après le début de l’étude, l’enquête finale a porté sur 1 604 enfants de 12 à 23 mois. L’effet ne concerne pas seulement la rougeole. La couverture des vaccins de la petite enfance, notamment celle du vaccin pentavalent, et d’autres vaccinations de routine, contre la méningite et la fièvre jaune notamment, progresse également, tout comme la supplémentation en vitamine A.
La stratégie atteint aussi une population particulièrement vulnérable : les enfants qui cumulent absence de vaccination et malnutrition aiguë. Dans le groupe NutriVax, leur proportion est passée de 11 % au début de l’étude à 3,2 % à la fin, contre respectivement 7,8 % et 6,4 % dans le groupe témoin.
L’ampleur de l’effet a d’ailleurs surpris l’équipe.


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La stratégie NutriVax a fonctionné bien au-delà de nos attentes. Nous avions posé des hypothèses sur les taux de succès et les résultats sont bien plus élevés que ce que nous avions prévu. Nous partions cependant d’un taux de vaccination particulièrement bas dans l’Etat de Yobe. Se pose maintenant la question de savoir si cet excellent résultat peut être confirmé en partant de taux de vaccinations plus élevés », souligne Renaud Becquet, épidémiologiste à l’Inserm au sein de l’unité GHiGS et investigateur principal de l’étude.



Ces résultats, appuyés par une méthodologie solide et une grande qualité des données collectées, donnent une assise expérimentale à une pratique déjà tentée sur certains terrains humanitaires. Depuis plusieurs années, des ONG avaient commencé à associer nutrition préventive et vaccination. Mais l’effet de cette stratégie sur la couverture vaccinale n’avait pas encore été évalué par un essai randomisé de cette ampleur.

Au Nigeria, des mères réunies avec leurs jeunes enfants lors d’une distribution de compléments nutritionnels.

Les distributions de compléments nutritionnels attirent les familles dans les centres de santé et créent ainsi de nouvelles occasions de vacciner les enfants.

© Nandak Chingle - ALIMA - AI edit


De l’essai à la politique de santé

L’enjeu dépasse désormais l’essai clinique. Les premiers résultats ont été présentés aux autorités sanitaires et l’État de Yobe a inscrit à son budget 2026 une enveloppe destinée à l’achat de ces compléments nutritionnels.
Cette traduction rapide des résultats en décision publique ne règle cependant pas toutes les difficultés. Pour déployer durablement la stratégie NutriVax à plus grande échelle, il faudrait sécuriser les financements et l’approvisionnement, mais aussi renforcer la production locale et poursuivre l’information des communautés.
Sur ce terrain, l’intérêt des compléments tient également à ce que les familles peuvent constater chez les enfants qui en bénéficient.


Portrait

Les enfants qui reçoivent les compléments nutritionnels sont en meilleure santé et grandissent mieux que ceux qui n’en reçoivent pas dans la communauté », observe Babawaru Goni, médecin spécialiste des maladies infectieuses au Yobe State University Teaching Hospital, Damaturu, Nigeria et co-investigateur principal de l’étude au Nigeria.




Cette perception peut contribuer à convaincre d’autres familles de fréquenter les centres de santé, où leurs enfants pourront également accéder à la vaccination et à d’autres soins.

NutriVax a fait progresser de 20,1 points la couverture contre la rougeole, qui atteignait 68,5 % en comptant les déclarations des familles : encore loin des 95 % nécessaires à l’immunité collective. Or seuls 48 % des enfants de l’étude avaient reçu les compléments nutritionnels. Décentraliser leur distribution vers des structures de santé de proximité, plus proches des villages éloignés, pourrait permettre de toucher davantage d’enfants et d’améliorer encore la couverture vaccinale. L’essai n’ayant été mené que dans une région du Nigeria, ses résultats restent à confirmer ailleurs.


Olivier Blot, IRD le Mag'


Source : https://lemag.ird.fr/fr/au-nig...


CONTACTS

Cécile Cazes, GHiGS – Bordeaux Population Health (IRD/ Inserm / Université de Bordeaux) et ALIMA

Renaud Becquet, GHiGS – Bordeaux Population Health (IRD Inserm / Université de Bordeaux)

Babawaru Goni, Yobe State University Teaching Hospital, Damaturu, Nigeria

Juliet Nabunje, ALIMA, Yobe, Nigeria


PUBLICATION

Cécile Cazes, Baba Waru Goni, Delphine Gabillard, Olumuyiwa Owolabi, Brice Yapi, Juliet Nabunje, Irine Atanga, Ariong’o M. Akinyi, Serge Danho, Eric Balestre, Anani Badje, Emeka Chikezie Ugonna, Michelle Chouinard, Jean-Paul Mushenvula, Soma Bahonan, Mélanie Plazy, Ousmane Abdoulaye, Camille Montfort, Nuru Suleiman Muhammad, Renaud Becquet & Kevin P. Q. Phelan. Small quantity lipid-based nutritional supplementation and measles vaccination coverage in children aged 6−23 months: a pragmatic cluster-randomized trial, Nature Medicine, 02 octobre 2026, 

DOI : 10.1038/s41591-026-04675-1


Photo de bandeau : © Nandak Chingle - ALIMA