La scolarisation fragilise les enfants chasseurs-cueilleurs
Publié par IRD Occitanie, le 24 février 2026 1
Deux
spécialistes dénoncent une école universelle qui éloigne les enfants
chasseurs-cueilleurs de leurs savoirs et compromet leur avenir.
Quand il arrive à l’école le matin, après
avoir quitté son campement avec les autres enfants de sa communauté, le
petit chasseur-cueilleur a déjà passé des heures dehors à observer les
traces d’animaux, à écouter les plus grands parler des saisons et de la
nature, à ramasser des fruits en chemin… Sitôt en classe, il s’assoit à
une table, en silence. On lui demande de fixer le tableau, de rester
immobile, de répéter des mots dans une langue qui n’est pas la sienne.
Ici, ce qu’il sait déjà ne compte pas. Ce qu’il apprend depuis l’enfance
n’a pas de place.
Cette scène, décrite par de nombreux scientifiques
de terrain, se répète en Afrique australe, dans les forêts tropicales
ou dans les régions arctiques. Pour les enfants issus de communautés de
chasseurs-cueilleurs, l’entrée à l’école n’est pas seulement un
changement de cadre : c’est souvent une rupture profonde avec leur
manière de vivre et d’apprendre.
Des façons d’apprendre ignorées par l’école
Dans
ces sociétés, l’apprentissage repose sur l’autonomie, l’observation, le
jeu et la participation. Les enfants ne sont pas considérés comme des
adultes en devenir, mais comme des individus à part entière, capables de
décider ce qu’ils veulent apprendre et quand. Ils acquièrent très tôt
des compétences essentielles à la vie individuelle et collective :
chasse, pêche, cueillette, orientation, connaissance fine des milieux
naturels.

« Ces
enfants grandissent dans des sociétés où l’apprentissage n’est pas
séparé de la vie quotidienne. Ils observent, ils imitent, ils
expérimentent. On respecte leurs choix individuels et leur rythme. À
l’école, au contraire, on leur demande de s’asseoir, de se taire,
d’obéir à des règles qu’ils n’ont pas choisies, dans un cadre où leur
autonomie n’est plus reconnue. Ce décalage fondamental entre école et
socialisation enfantine n’est pas anecdotique, il affecte directement le
rapport des enfants au savoir », Jennifer Hays, professeur
d’anthropologie sociale à l’Université arctique de Norvège. Elle
travaille depuis des années avec des communautés ju|’hoansi en Namibie.
Ce n’est pas l’apprentissage qui est
rejeté. C’est le fait qu’il soit imposé de manière verticale,
déconnectée de leur expérience et de leur environnement.
Du côté des
parents, le dilemme est souvent douloureux. Beaucoup souhaitent que
leurs enfants aillent à l’école, perçue comme une ouverture vers
d’autres possibles. Mais ils constatent aussi les effets de la
scolarisation sur les liens familiaux et la transmission des savoirs.
Lorsque les enfants passent leurs journées à l’école, ils participent
moins aux activités collectives, apprennent moins au contact des aînés
et de leurs pairs, et perdent peu à peu leur place dans la vie
quotidienne du groupe. Pour certains parents, l’école devient ainsi une
promesse ambiguë : celle d’un avenir incertain, obtenu au prix d’un
éloignement culturel et social.
Dès leur plus jeune
âge, les enfants Ju|’hoan accompagnent leurs parents en cueillette : ils
observent, participent et acquièrent peu à peu les compétences et
savoirs nécessaires pour récolter et transformer les ressources de leur
environnement.
© Jenniffer Hays
Des savoirs dévalorisés, une rupture progressive
Cette
perte de repères et de liens a des conséquences concrètes. Dans les
sociétés de chasseurs-cueilleurs, les enfants ne sont pas de simples
apprenants : ils participent activement à la subsistance du groupe. Une
part importante de leur alimentation quotidienne dépend de leurs propres
activités. Ces savoirs sont utiles, valorisés, reconnus par la
communauté.

« À
l’inverse, l’école demande à ces enfants d’apprendre des savoirs qui
n’ont aucune utilité dans leur quotidien, tout en dévalorisant ceux qui
leur permettent de vivre, de se nourrir et de comprendre leur
environnement. Et ce qu’ils savent déjà n’est pas reconnu comme un
savoir légitime », Edmond Dounias, ethnobiologiste à l’IRD au sein de
l’unité CEFE.
« Ils affrontent aussi le choc entre transmission verticale et apprentissage horizontal :
Dans
ces sociétés, les enfants apprennent énormément les uns des autres.
Cette transmission horizontale mobilise des capacités cognitives
spécifiques, complémentaires de la transmission verticale. Or l’école
formelle repose presque exclusivement sur un modèle descendant, qui
écrase cette diversité des modes d’apprentissage. »
À cela s’ajoute
la question de la langue. Dans la plupart des cas, l’enseignement se
fait dans une langue étrangère à l’enfant. Parler sa langue maternelle
devient inutile, parfois même sanctionné. L’école accélère ainsi des
processus d’acculturation qui fragilisent les transmissions
intergénérationnelles.
Des pupitres aux marges sociales
Beaucoup
d’enfants quittent l’école après quelques années, une fois acquis les
rudiments de la lecture et du calcul. Ces compétences leur servent peu
lorsqu’ils sont revenus dans leur communauté. À l’inverse, ceux qui
poursuivent leur scolarité doivent presque toujours s’extraire de leur
milieu d’origine, avec peu de garantie d’une insertion réussie.
Ces
enfants sont confrontés à un choix impossible. S’ils veulent poursuivre
leurs études, ils doivent quitter leur société. S’ils restent, l’école
n’a plus d’utilité pour eux. Dans les deux cas, on crée de la rupture.
Les
systèmes éducatifs nationaux reconnaissent rarement ces spécificités.
Pensée pour être la même partout, l’école repose sur un principe
d’égalité formelle : mêmes programmes, mêmes horaires, mêmes
évaluations. Mais cette uniformité produit des effets profondément
inéquitables. En ne tenant pas compte des modes de vie nomades, des
langues locales ou des formes d’apprentissage informelles, l’école
contribue à marginaliser les enfants qu’elle prétend intégrer. Ce
décalage, largement documenté par la recherche, reste pourtant peu pris
en compte dans les politiques publiques.
À l’école, les enfants
Ju|’hoan sont dissuadés d’accompagner leurs parents lors des collectes
de plantes médicinales ou de nourriture. Même quelques années de
scolarisation peuvent freiner l’acquisition de ces savoirs.
© Velina Ninkova
On
a fait de l’école un sanctuaire intouchable. Dire que l’éducation peut
produire des effets négatifs est presque tabou. Pourtant, pour ces
sociétés, l’école telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui est souvent
dévastatrice. Elle impose un modèle extrêmement normé, qui ne reconnaît
ni leurs savoirs, ni leurs valeurs, ni leurs modes de transmission. Nous
ne remettons pas en cause le droit à l’éducation, mais la manière dont
ce droit est exercé, sans dialogue réel avec les communautés concernées.
Des
initiatives existent pourtant : écoles locales, intégration des langues
et des savoirs traditionnels, enseignants issus des communautés. Mais
ces expériences restent rares, fragiles et peu reconnues par les
systèmes éducatifs nationaux. Dès que les enfants rejoignent l’école «
classique », ces adaptations disparaissent.
Repenser l’éducation pour
les sociétés de chasseurs-cueilleurs ne signifie pas renoncer à
l’école. Cela implique de reconnaître qu’il existe plusieurs façons
d’apprendre, et que l’égalité ne passe pas par l’uniformité. Sans cette
adaptation, l’école risque de continuer à éloigner les enfants de leur
milieu et de leur communauté, là où elle prétend les émanciper.

Deux petites filles Ju|’hoan écrasent des graines de mongongo avec une pierre pour accéder à la noix hautement nutritive à l'intérieur, car même les très jeunes enfants peuvent trouver et préparer de la nourriture par eux-mêmes.
© Jenniffer Hays
CONTACTS
Edmond Dounias, CEFE (IRD/CNRS/Université de Montpellier/EPHE/Université Paul-Valéry Montpellier 3/INRAE/Institut Agro)
Jennifer Hays, Université de Tromsø – The Arctic University of Norway, Tromsø, Norvège
PUBLICATION
Jennifer Hays, Edmond Dounias & Velina Ninkova, Sustainable education should include Indigenous knowledge, Nature Human Behaviour, 1 octobre 2025
DOI : 10.1038/s41562-025-02288-1
Source : https://lemag.ird.fr/fr/la-sco...
Photo de bandeau : Alain Froment
Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, l’apprentissage repose sur l’autonomie, l’observation, le jeu et la participation.
