La plongée en recycleur : autonomie et silence au service de la recherche sous-marine
Publié par IRD Occitanie, le 19 février 2026 1
Plus discrète et autonome que la plongée classique, l’usage du recycleur ouvre de nouvelles profondeurs à la recherche en écologie marine.
La plongée sous-marine est depuis
longtemps un pilier de l’observation des écosystèmes marins. Mais toutes
les plongées ne se valent pas. À côté de la plongée « bouteilles »
classique, largement connue du grand public, une autre technique s’est
progressivement imposée dans certains champs de la recherche
scientifique : la plongée en recycleur. Plus silencieuse, plus autonome,
mais aussi plus exigeante, elle a profondément modifié l’accès des
chercheurs au monde sous-marin.
Contrairement à la plongée en
circuit ouvert, où l’air inspiré est rejeté sous forme de bulles, le
recycleur fonctionne en circuit fermé ou semi-fermé. L’air expiré est
récupéré, le dioxyde de carbone est éliminé grâce à une cartouche de
chaux, et l’oxygène restant est réutilisé puis ajusté par l’injection
contrôlée d’oxygène.

« On
ne fait pas de bulles, et surtout on recycle l’air que l’on respire »,
résume Sandrine Ruitton, écologue marine à Aix-Marseille Université, au
sein de l’unité MIO.
Cette boucle respiratoire permet de consommer très peu de gaz tout en maîtrisant finement la composition du mélange respiré.
L’un
des effets majeurs de ce fonctionnement est physiologique. En
enrichissant le mélange en oxygène, le recycleur limite l’absorption
d’azote par l’organisme, principal facteur des accidents de
décompression. Les conséquences sont immédiates : des paliers fortement
réduits – trois fois moins longs sous recycleur qu’avec des bouteilles
- et une autonomie sous l’eau sans commune mesure avec celle de la
plongée classique. Là où une plongée bouteille dépasse rarement une
soixantaine de minutes, le recycleur autorise des immersions de
plusieurs heures – jusqu’à six ! -, la sortie de l’eau étant souvent
dictée davantage par le froid que par la réserve d’air.
Un accès inédit aux profondeurs récifales
Cette
évolution technique a eu un impact décisif sur certaines disciplines
scientifiques. En écologie récifale, les observations se sont longtemps
limitées aux zones accessibles en plongée classique, soit environ 0 à 40
mètres de profondeur.

« L’avènement
du recycleur a permis d’accéder à toute une partie de l’écosystème
récifal qui était largement ignorée », souligne Mehdi Adjeroud, écologue
marin, spécialiste des récifs coralliens à l’IRD au sein de l’unité
ENTROPIE.
Ces récifs dits mésophotiques s’étendent
généralement entre 30 ou 50 mètres et peuvent dépasser 150 mètres selon
les conditions locales.
Le recycleur permet non seulement d’atteindre ces profondeurs, mais surtout d’y travailler réellement. « Avant,
on pouvait descendre très profond en plongée classique, mais on restait
très peu de temps. Là, on inverse la tendance : on peut descendre à 75
mètres, rester longtemps et mener des observations ou des manipulations »,
explique-t-il. Pour les scientifiques, cette capacité change
radicalement la nature des études possibles et ouvre un champ de
recherche longtemps resté hors de portée.
Sans rejeter de bulles dans l’eau, le système recycleur n’effraie pas la faune et permet de l’étudier au plus près.
© IRD - Sandrine Ruitton
Silence, discrétion et qualité des données
Au-delà de la profondeur et de la durée, le recycleur offre un avantage déterminant : le silence. L’absence de bulles et de bruit réduit fortement la perturbation de la faune. « On perturbe beaucoup moins les poissons, ce qui permet d’observer des comportements plus naturels », souligne Sandrine Ruitton. Cette discrétion est particulièrement précieuse pour les comptages de poissons, les études comportementales, les suivis d’habitats dans les aires marines protégées, où la biomasse est élevée. Elle l’est également pour les photographes et vidéastes de la faune subaquatique.
Dans un contexte où les écosystèmes côtiers
— herbiers marins, mangroves, récifs coralliens — sont au cœur des
stratégies de conservation et des débats sur le carbone bleu, la qualité
des observations devient cruciale. Ces milieux jouent un rôle majeur
dans le stockage du carbone et leur compréhension fine repose sur des
données de terrain fiables, souvent collectées directement par des
plongeurs scientifiques.
La plongée en recycleur
améliore sensiblement la qualité des observations des milieux côtiers, —
herbiers marins, mangroves, récifs coralliens.
© IRD - Sandrine Ruitton
Des limites techniques et méthodologiques
La plongée en recycleur n’est cependant pas une solution universelle. Sa mise en œuvre exige une formation spécifique et une vigilance constante. En enrichissant l’air en oxygène, le plongeur est limité par la toxicité de ce gaz : au-delà d’environ 40 à 45 mètres, des mélanges contenant de l’hélium sont nécessaires, ce qui complexifie encore la plongée et allonge les procédures de décompression.
Sur le plan scientifique, l’utilisation du recycleur pose aussi des questions méthodologiques. Les résultats obtenus peuvent différer de ceux issus de la plongée classique, notamment dans les zones très poissonneuses. « Changer de système respiratoire peut introduire un biais dans les comptages », indique Sandrine Ruitton. Une fois un outil choisi, il devient essentiel de s’y tenir pour garantir la comparabilité des données dans le temps.
Coûteux, exigeant et techniquement contraignant, le recycleur reste donc un outil puissant mais ciblé. Longtemps réservé à quelques pionniers, son usage s’est progressivement structuré jusqu’à s’inscrire pleinement dans le cadre réglementaire de la plongée scientifique. Cette évolution s’appuie sur l’engagement de plusieurs acteurs de la communauté, parmi lesquels Régis Hocdé, océanographe à l’IRD au sein de l’unité MARBEC, qui a contribué à faire évoluer les pratiques et les règles. La modernisation de la réglementation en 2019 a ainsi ouvert officiellement l’usage du recycleur à l’ensemble de la communauté scientifique, une avancée aujourd’hui relayée par la formation au recycleur de plongeurs scientifiques dans tous les laboratoires français.
Olivier Blot, IRD le Mag'
Il y a 48 plongeurs scientifiques en activité à l’IRD.
La plongée scientifique, un cadre strict
La
plongée utilisée en recherche diffère de l’activité de loisir pratiquée
par des millions d’amateurs dans le monde. Elle s’inscrit dans un cadre
professionnel strictement réglementé. Les plongeurs scientifiques
doivent être titulaires de diplômes spécifiques (le CAH : certificat
d’aptitude hyperbare) et suivre une formation dédiée, après une première
expérience en plongée récréative. Chaque année, une visite médicale
approfondie est obligatoire : examens cardiovasculaires, pulmonaires et
auditifs, sous le contrôle de médecins hyperbares et du médecin du
travail.
Chaque immersion est préparée et tracée : fiches de
sécurité, organisation des secours, dispositifs de rappel et de
surveillance en surface. On ne plonge jamais sans moyen de sécurité, que
ce soit un binôme dans l’eau ou un appui en surface. Selon leur
qualification, les plongeurs sont autorisés à évoluer jusqu’à certaines
profondeurs et à utiliser des mélanges gazeux spécifiques.
Ce cadre
contraignant garantit à la fois la sécurité des chercheurs et la
fiabilité des données scientifiques collectées in situ, qu’il s’agisse
de comptages de faune, d’observations écologiques ou de suivis
d’habitats marins.
Source : https://lemag.ird.fr/fr/la-plo...
CONTACTS
Sandrine Ruitton, MIO (Aix-Marseille Université/IRD/CNRS/Université Toulon Var)
Mehdi Adjeroud, ENTROPIE (IRD/Ifremer/CNRS/université de La Réunion/université de la Nouvelle-Calédonie)
Régis Hocdé, MARBEC (IRD/Ifremer/CNRS/Université de Montpellier)
Photo de bandeau : IRD - Sandrine Ruitton
En accroissant considérablement l'autonomie en plongée, le recycleur permet aux scientifiques des études plus longues et poussées des milieux subaquatiques.
