Le lac des Rives : le lac qui n’existe pas… sauf quand il pleut sur le Larzac
Publié par OSU OREME, le 20 avril 2026
Par Hervé Jourde, hydrogéologue (Université Montpellier / HydroSciences Montpellier)
Sur le plateau du Larzac, un phénomène attire en ce moment toute l’attention. Là où s’étendent habituellement des prairies sèches, un lac peut apparaître en seulement quelques jours, atteindre plusieurs mètres de profondeur, puis disparaître sans laisser de trace.
Ce lac, appelé Lac des Rives, est un lac éphémère.
Un lac qui apparaît rarement… et ne reste jamais longtemps
Le lac des Rives ne fait pas partie du paysage habituel. Il apparaît généralement tous les sept à dix ans, parfois pour quelques jours seulement, parfois pour plusieurs mois.
Cette année, il a atteint une superficie de 4.5 d’hectares et environ 5 mètres de profondeur. Pourtant, la plupart du temps, rien ne laisse deviner son existence.
Ce caractère imprévisible en fait un spectacle naturel étonnant, mais aussi un objet d’étude précieux pour les scientifiques.
Une histoire de pluie… et de sous-sol
Pour comprendre ce phénomène, il faut regarder sous nos pieds et donc s’intéresser au sous-sol du causse du Larzac.
Le Larzac est un plateau constitué de calcaires et dolomies. Ces roches, fissurées et altérées, permettent à l’eau de circuler : c’est ce qu’on appelle un karst . En temps normal, l’eau de pluie s’infiltre dans le sol et l’épikarst (la partie du karst proche de la surface), disparaît en profondeur et alimente des réserves souterraines.
Mais lorsque les pluies sont très abondantes, le sol et l’épikarst ne peuvent plus tout absorber : ils se retrouvent saturés. Dans certaines zones, des couches d’argile et de sable dolomitique ralentissent encore l’infiltration. L’eau s’accumule alors en surface et forme un lac au creux d’une cuvette naturelle.
Un lac connecté à ce qui se passe sous terre
Le lac des Rives n’est pas seulement rempli par la pluie. Il est aussi lié à l’eau qui circule sous terre, dans le sol et l’épikarst.
Sur le terrain, nous réalisons des mesures simples, comme la température, le pH ou la conductivité électrique de l’eau. Ces mesures permettent de savoir si l’eau vient uniquement de la pluie ou si elle a circulé dans le sous-sol.
Comme l’expliquent Christophe Apolit et Laurent Danneville, du Parc naturel régional des Grands Causses, « ces mesures permettent de suivre les échanges entre les eaux de surface et les eaux souterraines ».
Au début, le lac est surtout alimenté par la pluie. Puis, peu à peu, les eaux souterraines prennent le relais et participent à son remplissage. Lorsque les apports diminuent, l’eau repart vers les profondeurs et le lac se vide alors progressivement.
Observer ce que l’on ne voit pas
Ce type de lac est précieux car il permet d’observer des phénomènes habituellement invisibles. Il renseigne sur la vitesse à laquelle l’eau circule sous terre, les zones où elle s’infiltre ou ressurgit, les échanges entre surface et profondeur.
Dans ce secteur, on sait par exemple que l’eau infiltrée peut rejoindre des sources situées à plusieurs kilomètres.
Ces observations sont essentielles pour mieux comprendre les ressources en eau d’un territoire où une grande partie de l’eau circule de manière invisible.
Un milieu vivant… même quand il n’y a pas d’eau
Le caractère temporaire du lac n’empêche pas la vie de s’y développer. Au contraire !
Certaines espèces, comme de petits crustacés appelés chirocéphales, ont développé une stratégie étonnante. Leurs œufs peuvent rester dans le sol pendant des années, parfois des décennies, en attendant le retour de l’eau. Dès que le lac se remplit, ils éclosent en seulement quelques jours.
Ce type de milieu, rare et fragile, abrite ainsi une biodiversité très particulière.
Un phénomène appelé à évoluer
Nos observations récentes montrent des variations importantes dans la durée et l’intensité des épisodes. Certaines apparitions ne durent que quelques jours, d’autres se prolongent beaucoup plus longtemps. Dans un contexte de changement climatique, ces phénomènes pourraient devenir plus fréquents ou plus intenses, suivant l’évolution des épisodes de pluie.
Pour mieux comprendre cette dynamique, des capteurs ont été installés par le SNO KARST, en partenariat avec le Parc naturel régional des Grands Causses. Ces dispositifs permettent de suivre en continu le niveau de l’eau et ses caractéristiques au fil du temps.
La géophysique pour “peser” l’eau invisible
L'étude du lac des Rives mobilise également les chercheurs du laboratoire Géosciences Montpellier. Depuis le début de l’année, ils ont mis en place un suivi géophysique complémentaire dans le cadre du SNO H+. L’objectif est de comprendre précisément comment les eaux du lac interagissent avec les roches et les cavités : il s'agit de cartographier les zones d'infiltration et de mesurer la vitesse à laquelle l'eau rejoint les profondeurs de ce plateau karstique
La technique utilisée est originale : il s’agit, en quelque sorte, de “peser” régulièrement l’eau du lac et l’eau souterraine grâce à des mesures de gravité ultraprécises. La gravité terrestre dépend en effet de la masse de matière présente, ici de l’eau stockée en surface et dans la roche. L’eau du lac et l’eau souterraine modifient donc très légèrement la gravité locale. Sans que nous le ressentions, nous sommes un tout petit peu plus attirés par l’eau du lac : notre poids augmente de manière imperceptible !
Les gravimètres relatifs (PIN PGravi de l’INSU-CNRS, Action Spécifique Gravimétrie Epos-France) sont capables de détecter ces variations infimes. Ces mesures sont ensuite comparées aux observations de gravité réalisées en continu à la Station d’Observation Larzac.
Des crustacés capables de traverser le temps
De minuscules crustacés peuplent ce lac éphémère. Les chirocéphales développent une stratégie de survie remarquable : leurs œufs restent enfouis dans le sable lorsque l’eau disparaît et peuvent y demeurer pendant des décennies, totalement inactifs. Privés d’eau, ils persistent ainsi dans le sol, en attente de conditions favorables. Dès que le lac réapparaît, ils éclosent. Des images inédites ont été capturées par les plongeurs du club de plongée Céladons, révélant cette faune discrète, capable de traverser le temps.
Observer aujourd’hui, pour mieux comprendre demain
Le lac des Rives finira par s’effacer à nouveau, comme il le fait à chaque fois, laissant place aux vastes prairies du Larzac… jusqu’à une prochaine mise en eau.
Mais les observations faites pendant cette période où il est présent aideront à mieux comprendre le fonctionnement de ces milieux, et plus largement la manière dont l’eau se déplace et se stocke dans l’invisible labyrinthe du sous-sol.
