Madagascar : la difficile lutte contre l’anémie

Publié par IRD Occitanie, le 28 septembre 2026   1

Une enquête portée par un important partenariat Nord-Sud révèle les multiples facteurs derrière les forts taux d’anémie sur le territoire malgache.


 L'essentiel

Un partenariat Nord-Sud révèle les causes multiples de l'anémie à Madagascar – carence en fer, paludisme, inflammations – selon les régions et les groupes concernés. Menée auprès de 8 000 femmes et enfants, cette enquête doit orienter un futur plan national de lutte contre l'anémie.



Selon l’OMS, l’anémie toucherait un demi-milliard de femmes en âge de procréer dans le monde, et quelque 269 millions d’enfants de moins de cinq ans. Ce déficit en hémoglobine, la protéine responsable du transport de l’oxygène dans le sang via les globules rouges, provoque fatigue intense, vertiges, maux de tête, et dans les cas les plus graves un déficit cognitif et moteur chez les jeunes enfants.


Lorsqu’on parle d’anémie, on pense avant tout aux carences en fer, mais c’est loin d’être la seule cause. Il peut s’agir à l’origine d’une perte de sang, d’une inflammation qui réduit la production de globules rouges, de problèmes génétiques, du paludisme… » liste Frank Wieringa, directeur de recherche à l’IRD.


Ce médecin nutritionniste spécialisé dans les problèmes de malnutrition dans les pays du Sud a par exemple travaillé en 2014 sur une grande enquête nationale au Cambodge, qui a révélé de fort taux d’anémie (environ 40 % des femmes et des enfants) malgré des carences en fer relativement faibles, de l’ordre de 5 à 10 %. La principale cause d’anémie dans ce petit pays d’Asie s’est avérée être d’origine génétique. Madagascar, également très touché par ce problème de santé publique, n’avait jusqu’à récemment pas fait l’objet d’une telle enquête.



Il y a eu dès 2021 une volonté de combler les lacunes concernant les carences à Madagascar. Après avoir défini les rôles de chaque structure partenaire, les groupes cibles dans la population, les biomarqueurs à utiliser, une grande enquête a été menée en 2024 afin de mesurer plus finement les carences en divers micronutriments », raconte Zeinab Annan, consultante à UNICEF Madagascar.



Cette enquête est le fruit d’une importante collaboration entre le Ministère de la santé publique et d’autres structures institutionnelles malgaches d’une part, et d’autre part des organisations extérieures comme l’IRD et la société suisse de santé publique GroundWork, avec l’appui technique et financier de l’UNICEF, entre autres ONG. En tout, les profils de quelque 8 000 femmes et enfants ont été analysés à travers tout le pays : taux de diverses vitamines et autres micronutriments, statut paludique, alimentation, etc. 

« Les résultats font maintenant l’objet de plusieurs publications scientifiques plus ciblées, sur la carence en calcium, en iode, ou encore l’anémie », décrit Zeinab Annan, qui suit depuis deux ans l’exploitation de cette montagne d’informations en tant que coordinatrice de l’enquête nationale.


Des résultats très contrastés

Concernant l’anémie, au cœur d’une étude parue en juin dernier dans la revue The Lancet Regional Health - Africa, les chercheurs ont calculé pour chaque groupe cible (femmes menstruées, adolescents, jeunes enfants…) et dans différents secteurs géographiques de la grande île les « fractions attribuables dans la population » (PAF en anglais). « Cet outil estime le pourcentage d’anémies causées majoritairement par tel ou tel facteur, comme le paludisme ou la carence en fer, explique Frank Wieringa. Autrement dit, quel pourcentage d’anémies pourrait être évité en supprimant tel facteur de risque ».

Si la carence en fer reste bien la principale cause d’anémie à Madagascar, à l’origine de 17 % des cas chez les jeunes enfants et 23 % chez les femmes en âge de procréer, ce chiffre global cache de fortes disparités à travers le pays. Les carences en fer et en vitamine A expliquent ainsi la totalité des cas d’anémie infantile sévère dans le centre de Madagascar… et quasiment aucun dans le Sud, où le paludisme et les inflammations sont en cause. Les problèmes à l’origine de l’anémie sont tout aussi variés entre deux groupes, comme chez les femmes pré-menstruées et celles plus âgées. « Un véritable cauchemar pour les décideurs politiques, qui doivent adapter finement leurs stratégies de santé publique », conclut le chercheur à l’IRD.


Orienter les politiques locales

Suite à l’étude de 2014 au Cambodge, les faibles taux de plusieurs micronutriments relevés dans la population ont conduit les autorités à proposer dans plusieurs régions des compléments alimentaires pour les femmes enceintes enrichies en 14 vitamines et minéraux. Les carences en iode ont également permis d’identifier des problèmes dans les supplémentations en iode du sel disponible dans le pays. Des ajustements qui prennent bien souvent des années à être mis en place. À Madagascar, les choses ne font donc que commencer.


Nous allons élaborer un plan national de lutte contre l’anémie qui s’appuie sur les résultats de cette enquête. Nous avons déjà un principe d’accord de l’OMS, en attendant un nouveau cycle de financement. D’ici là, nous allons renforcer les stratégies déjà mises en place », annonce Miary Toky H. Rajoelina, directrice du département Santé familiale au Ministère de la santé publique.




Cette médecin de formation, spécialisée dans les questions de santé publique, évoque par exemple la supplémentation en fer à destination des enfants et des adolescents, bien moins ciblés jusqu’ici par les politiques publiques alimentaires que les femmes enceintes, malgré de forts taux d’anémie révélés par l’enquête de 2024. La question de l’alimentation sera au cœur des questions, en particulier dans la capitale Antananarivo qui semble concentrer les carences nutritionnelles. Une problématique locale possiblement liée aux régimes alimentaires urbains, plus diversifiés qu’ailleurs dans le pays mais comptant plus d’aliments transformés.


De l’importance des échanges Nord-Sud

En attendant qu’émerge un plan national de lutte adapté aux particularités malgaches, Miary Toky H. Rajoelina salue déjà la qualité de la collaboration entre toutes les structures à l’origine de l’enquête sur les micronutriments. « Les partenariats Nord-Sud, comme ceux entre pays du Sud, sont particulièrement importants pour la santé publique à Madagascar, on observe un réel échange d’expériences entre les différents partenaires ».

Frank Wieringa, qui a mené ce type de travaux dans bon nombre de pays asiatiques et africains, abonde en ce sens. « Ces échanges Nord-Sud sont installés depuis longtemps, parfois depuis des décennies, en particulier dans les pays francophones. Ils ont montré toute leur utilité dans l’acquisition de données précieuses pour orienter les politiques de santé publique. »


Yann Chavance pour IRD le Mag'


CONTACTS

Frank Wieringa, QualiSud (IRD/Institut Agro/Cirad/Université de Montpellier/Université de La Réunion/Université d'Avignon et des pays de Vaucluse)

Miary Toky H. Rajoelina, Ministère de la santé publique de Madagascar

Zeinab Annan, UNICEF Madagascar


PUBLICATION

Carla El-Mallaha, Valeria Galettia, Jean-Marie Rakotovaob, Rajonirina Andrianarisonb, Niry Randrenarizob, James P. Wirtha, Lantonirina Ravaoarisoab, Ravakamarahitra Rakotovaob, Zeinab Annand, Rita Wegmüllera, Nicolai Petrya, Mathieu Joyeuxd, Jocelyne M. Labontée, Zein Naberg, Juergen G. Erhardth, Frank T. Wieringae, Miary Toky H. Rajoelinaj, A. Rabenja Ralaimiadanak, Hanta M.D. Vololontianal, Lethicia L. Yasmine, Fabian Rohner, Anaemia in Madagascar: selected biochemical determinants and population attributable fraction among women, adolescents, and children–results from a nationally representative cross-sectional survey, The Lancet Regional Health – Africa, 2026

DOI : 10.1016/j.lanafr.2026.100084


Source : https://lemag.ird.fr/fr/madaga...


Photo de bandeau : GroundWork