Sciences et médias – Retour sur le Forum régional Sciences et Société 2026
Publié par Science(s) en Occitanie, le 23 septembre 2026 1
Le Forum régional Sciences et Société réunit chaque année en Occitanie une centaine de professionnels engagés dans le dialogue entre les sciences et la société. Chercheurs, médiateurs scientifiques, journalistes, collectivités, associations, établissements culturels et d'enseignement s'y retrouvent pour partager leurs expériences, croiser leurs regards et faire émerger de nouvelles pratiques.
L'édition 2026 était consacrée au thème « Aller vers » : comment toucher de nouveaux publics, créer de nouveaux partenariats, adapter nos pratiques et imaginer des formes de médiation toujours plus inclusives, participatives et ancrées dans les réalités des territoires. Retrouvez tous les comptes rendus sur cet article.
Retour sur la table ronde « Sciences et médias : faire front commun face à la désinformation scientifique », avec Jenny Bernard, Journaliste au Paysan du Midi, Edith Lefranc, Journaliste et responsable adjointe du service Villages et proximité de Midi Libre, et animé par Guillaume Bagnolini, Directeur de Cosciences, avec l’appui du Club de la Presse Occitanie.
Deux métiers qui poursuivent le même objectif… mais pas au même rythme
À l'heure où les fausses informations circulent plus vite que jamais et où les controverses scientifiques occupent une place croissante dans l'espace public, journalistes, chercheurs et médiateurs scientifiques partagent un même défi : comment produire et diffuser une information fiable, compréhensible et digne de confiance ? Derrière cet objectif commun se cachent pourtant des réalités professionnelles très différentes, des contraintes parfois méconnues et des cultures de travail qui ne se rencontrent pas toujours.
Le premier constat est celui d'un décalage de temporalité.
Pour les chercheurs, produire une connaissance demande du temps, de la prudence et de nombreuses vérifications. À l'inverse, la presse quotidienne régionale doit souvent publier dans la journée, parfois en quelques heures seulement. Lorsqu'un épisode cévenol, un incendie ou une nouvelle étude sur le climat fait l'actualité, les journalistes ont besoin de trouver rapidement des interlocuteurs capables d'expliquer les phénomènes, de les replacer dans leur contexte et d'aider le grand public à les comprendre.
Cette différence de rythme explique une partie des incompréhensions. Les journalistes reconnaissent manquer de temps pour approfondir certains sujets autant qu'ils le souhaiteraient, tandis que les scientifiques peinent parfois à répondre dans les délais imposés par l'actualité.
Jenny Bernard souligne cependant qu'une presse spécialisée comme Le Paysan du Midi, hebdomadaire consacré au monde agricole, dispose d'une marge de manœuvre différente. Les reportages de terrain lui permettent de passer plusieurs heures avec les chercheurs, d'enregistrer les échanges, puis de reprendre contact quelques jours plus tard afin de préciser certains points ou de vérifier sa compréhension. Cette immersion constitue une richesse, mais génère aussi un défi bien connu des journalistes : comment sélectionner l'essentiel parmi une masse considérable d'informations ?
La confiance ne passe pas par la relecture des articles
Parmi les questions qui reviennent régulièrement dans les relations entre journalistes et chercheurs figure celle de la relecture.
Les journalistes rappellent un principe fondamental de la déontologie journalistique : les articles ne sont généralement pas soumis aux personnes interrogées avant publication. Cette règle garantit l'indépendance éditoriale du journaliste et vaut aussi bien pour les élus que pour les chercheurs ou les responsables associatifs. Lorsqu'un point technique soulève un doute, il est en revanche fréquent de rappeler la personne interrogée afin de vérifier qu'une notion scientifique ou une citation a bien été comprise. Mais les chercheurs ne sont pas invités à réécrire l'article ni à ajouter de nouvelles informations : le dernier mot reste toujours au journaliste.
Au-delà de cette question de méthode, les participants et intervenantes évoquent une autre difficulté : la prudence croissante de certains scientifiques. Craignant d'être sortis de leur contexte, critiqués sur les réseaux sociaux ou attaqués par des groupes d'intérêt, certains finissent par s'exprimer avec une telle précaution que leur discours devient difficilement exploitable pour un article destiné au grand public.
Traiter les controverses sans fabriquer de faux équilibres
La discussion s'oriente ensuite vers un sujet particulièrement sensible : comment traiter les controverses scientifiques ?
Les journalistes rappellent qu'ils ont pour mission de présenter les différents points de vue lorsque plusieurs acteurs défendent des positions divergentes. Pour autant, donner la parole à chacun ne signifie pas placer toutes les opinions sur un pied d'égalité.
Lors du traitement des élections des chambres d'agriculture par le Paysan du Midi, par exemple, les mêmes questions sont posées à chaque organisation afin que les lecteurs puissent comparer leurs réponses. La presse quotidienne régionale adopte, elle aussi, une démarche de pluralisme, tout en veillant à distinguer les controverses légitimes des discours qui ne reposent pas sur des connaissances scientifiques établies.
Cette exigence apparaît avec force lorsque les échanges abordent les médecines dites alternatives. Édith Lefranc explique que Midi Libre a fait le choix de ne pas promouvoir des pratiques dont l'efficacité n'est pas démontrée scientifiquement. Si certains événements, comme des salons consacrés au bien-être, peuvent être couverts pour leur dimension locale, le traitement rédactionnel reste extrêmement prudent afin de ne pas induire les lecteurs en erreur. La responsabilité éditoriale consiste aussi à décider de ce que l'on ne publie pas.
Un autre risque est évoqué : celui du cherry picking. En sélectionnant uniquement les résultats qui confortent une position donnée tout en passant sous silence les limites méthodologiques ou les résultats contradictoires, il devient possible de produire un discours trompeur sans énoncer de contrevérité manifeste. Jenny Bernard raconte ainsi avoir comparé plusieurs rapports scientifiques afin de vérifier qu'une organisation n'avait pas extrait uniquement les conclusions qui l'arrangeaient. Pour les journalistes, cette vérification des sources constitue une étape indispensable du travail d'enquête.
Face à l'IA, le reportage reste irremplaçable
L'intelligence artificielle occupe naturellement une place importante dans les échanges.
Les participants s'interrogent sur l'avenir d'une information de plus en plus consultée à travers des assistants conversationnels capables de produire des synthèses instantanées. Faut-il craindre que ces outils rendent invisibles les médias locaux ou spécialisés ?
Les journalistes reconnaissent que ces évolutions bouleversent leur profession. Mais ils rappellent aussi ce qui fait la spécificité de leur métier : aller sur le terrain, rencontrer des habitants, interroger les chercheurs de leur territoire, recueillir des témoignages ou raconter les conséquences concrètes d'un phénomène scientifique dans la vie quotidienne. Autant d'informations qu'aucune synthèse automatique ne peut produire seule.
Guillaume Bagnolini souligne cependant que l'IA constitue également un puissant accélérateur de désinformation. Les fausses informations se diffusent désormais à une vitesse considérable, bien supérieure à celle des démarches de vérification ou de fact-checking.
Mieux se connaître pour mieux informer
Au fil des échanges, une conviction s'impose : recréer la confiance ne passera pas uniquement par davantage d'articles scientifiques.
Elle suppose aussi une meilleure connaissance mutuelle des métiers. Les chercheurs gagneraient à être davantage accompagnés dans leur prise de parole médiatique grâce au media training, afin d'exprimer leurs résultats avec clarté sans renoncer à la rigueur scientifique. Les journalistes, de leur côté, ont besoin de renforcer leur culture scientifique pour mieux appréhender les enjeux du climat, de la santé ou de l'agriculture. Plusieurs initiatives sont d'ailleurs présentées, comme les formations organisées par le Club de la presse Occitanie ou la constitution d'un annuaire d'expertes et d'experts destiné à faciliter les contacts entre journalistes et scientifiques.
Au terme de la discussion, une idée fait largement consensus. Journalistes et acteurs du dialogue sciences-société ne poursuivent pas des missions identiques, mais ils partagent une responsabilité commune : permettre aux citoyens de se forger une opinion éclairée dans un environnement informationnel de plus en plus complexe.
Pour y parvenir, aucun acteur ne peut agir seul. La qualité de l'information scientifique repose autant sur la rigueur du travail journalistique que sur la disponibilité des chercheurs, la capacité des médiateurs à créer des passerelles et le développement d'espaces de dialogue durables entre ces différents mondes. Face aux fausses informations, aux controverses instrumentalisées et aux usages croissants de l'intelligence artificielle, cette coopération apparaît moins comme une opportunité que comme une nécessité.
Pour échanger avec l'animateur :
Guillaume Bagnolini, Directeur de Cosciences et journaliste scientifique, contact.cosciences@gmail.com
