L’ADN environnemental révèle un monde marin insoupçonné
Publié par IRD Occitanie, le 26 janvier 2026 36
L’ADN
prélevé dans les océans révèle la présence de poissons là où on ne les
attendait pas, bouleversant cartes et compréhension de la vie marine.
Un requin mako
dans les eaux glacées de l’Arctique. Des poissons tropicaux détectés à
des milliers de kilomètres de leurs habitats connus. Des espèces
minuscules, invisibles aux plongeurs, mais révélées dans 30 litres d’eau
filtrée. Une étude internationale menée pendant six ans rebat les
cartes de la vie marine grâce à l’ADN environnemental — l’eDNA.
Près
d’un millier d’échantillons prélevés aux quatre coins du globe ont
permis aux scientifiques de l’IRD et à leurs partenaires indonésiens de
montrer que 93 % des espèces étudiées occupent une aire géographique
plus vaste qu’on ne le croyait ! L’écart, parfois de plusieurs milliers
de kilomètres, témoigne de lacunes immenses dans nos connaissances…

On a retrouvé l’ADN d’un requin mako dans l’Arctique, à 1 500 kilomètres au-delà de sa limite nord connue. Il y a peu de place au doute' : la séquence est parfaitement claire, cette espèce n’était pas censée se trouver là », explique Loïc Sanchez, écologue marin, alors doctorant au sein de l’unité MARBEC.
Et ce cas n’est pas isolé. Des gobies cryptiques
en Méditerranée, un dragonnet du Pacifique oriental, un poisson
habituellement limité à l’Indopacifique repéré au large de la Corse…
L’eDNA comble une partie gigantesque des “trous noirs” de l’observation
traditionnelle.
Des océans mal connus, même sous nos latitudes
L’une
des surprises du projet est que même les zones « bien étudiées » se
révèlent largement sous-échantillonnées. Les méthodes traditionnelles —
plongée, caméras, pêche exploratoire — passent souvent à côté des
espèces minuscules, timides ou camouflées. L’eDNA, lui, capture les
traces laissées dans l’eau par leur simple présence.

Avec cette technique nous nous attendions à découvrir des espèces nouvelles dans les zones tropicales isolées. Mais ce qui nous a surpris, c’est d’enrichir aussi la connaissance dans des régions qu’on pensait parfaitement connues. Même là, les méthodes classiques sous-estiment la réalité », explique Régis Hocdé, océanographe à l’IRD au sein de l’unité MARBEC.
En combinant les données issues de l’eDNA
avec les grandes bases de référence GBIF et OBIS, qui contiennent
toutes les informations connues sur le vivant marin et terrestre, les
scientifiques montrent que ces lacunes ne concernent pas seulement
l’espace : dans 7 % des cas, l’espèce vit dans des conditions
environnementales dont on ne la pensait pas capable — températures plus
chaudes ou plus froides, eaux moins oxygénées, zones faiblement ou
fortement impactées par les activités humaines.
Ces informations sont
cruciales pour anticiper les effets du changement climatique, car elles
permettent de revoir des modèles de migration ou des statuts de
conservation fondés sur des données incomplètes.
Le trésor encore peu exploré de Papouasie occidentale
Beaucoup
de découvertes ont été rendues possibles grâce aux collaborations
internationales, notamment en Papouasie occidentale, l’un des épicentres
mondiaux de la biodiversité récifale. Région isolée, difficile d’accès,
rarement explorée, elle recèle des centaines d’espèces encore mal
documentées.

L’eDNA nous a permis de confirmer que la biodiversité y est encore plus élevée que prévu, et de réexaminer la distribution de nombreuses espèces. Associer les scientifiques locaux et les communautés autochtones à ces travaux est indispensable : cela nous aide à comprendre les milieux, mais aussi à transmettre les connaissances et les technologies aux jeunes générations », estime Hagi Yulia Sugeha, biologiste au Research Center for Biota Systems à Cibinong en Indonésie, dans le cadre du Laboratoire mixte international Sentinel Laboratory of the indonesian Marine biodiversiTy .
Les campagnes menées en coopération avec
les villages côtiers ont ainsi permis d’échantillonner des lagons et des
canyons sous-marins où aucun chercheur étranger ne s’était rendu. Dans
ces zones, la seule empreinte des poissons — leur ADN — révèle une
diversité stupéfiante, supérieure à tout ce qui avait été enregistré
auparavant.
Les scientifiques
plaident pour que la technique de l 'ADNe et l'exploration des milieux
marins par des plongeurs soient combinées.
© David Gremillet / Nicolas Loisea
Une nouvelle cartographie du vivant marin
Pourtant,
malgré ses performances, l’eDNA n’est pas une méthode miracle. Les
bases de référence génétiques restent incomplètes : si l’ADN détecté ne
correspond à aucune séquence connue, impossible d’identifier l’espèce.
Pour beaucoup d’espèces cryptiques ou tropicales, la science manque
encore de données.
Pour cette raison, les chercheurs plaident pour combiner les approches. « L’eDNA
ne remplacera jamais les plongeurs. Mais c’est en associant les deux
qu’on obtient une vision complète. Certaines espèces ne laissent pas
assez d’ADN, d’autres ne figurent pas dans les bases : seule la
combinaison permet de vraiment connaître la biodiversité, résume Loïc Sanchez. Et
avec la rapidité à laquelle les océans changent, on ne peut plus se
contenter d’aller seulement là où c’est facile. Il faut échantillonner
partout, surtout là où l’on n’a jamais mis les pieds, en s’appuyant sur
des collaborations et l’implication des communautés locales comme cela a
été fait en Indonésie. »
Au final, ce travail redéfinit notre
aperçu de la vie sous-marine. À force d’échantillons, d’analyses et
d’algorithmes, les chercheurs ont produit une carte où les zones
blanches — celles où aucun échantillon n’a jamais été collecté —
apparaissent comme autant de continents scientifiques inconnus. En
révélant des espèces là où personne ne les cherchait, en élargissant les
niches écologiques et en redessinant les frontières du vivant, ce
travail ouvre la voie à une nouvelle cartographie de l’océan, bien plus
complexe, mouvante et riche que tout ce que l’on imaginait.
Olivier Blot, IRD le Mag'
CONTACTS
Loïc Sanchez, MARBEC (IRD/Ifremer/CNRS/Université de Montpellier)
Régis Hocdé, MARBEC (IRD/Ifremer/CNRS/Université de Montpellier)
Hagi Yulia Sugeha, Research Center for Biota Systemsn, National Research and Innovation Agency (BRIN), Cibinong, Indonésie
PUBLICATION
Loïc
Sanchez, Nicolas Loiseau, Cécile Albouy, Marine Bruno, Aurélien
Barroil, Aurélien Dalongeville, Julien Deter, Jean-Dominique Durand,
Frédéric Fopp, Rémi Hocdé, Maxime Jaquier, Jean-Baptiste Juhel, Hadi
Kadarusman, Vincent Marques, Lucie Mathon, David Mouillot, Matthieu
Orblin, Loïc Pellissier, Laurent Pouyaud, Romain Seguin, Hagi Yulia
Sugeha, Alice Valentini, Luis Velez, Intan Budi Vimono, Frédéric
Leprieur & Sevasti Manel
eDNA surveys substantially expand known geographic and ecological niche boundaries of marine fishes,
PLOS Biology, 30 octobre 2025..
DOI : 10.1371/journal.pbio.3003432
Source : https://lemag.ird.fr/fr/ladn-e...
Photo de bandeau : © Diego Delso - wikipedia
