La biodiversité, grande oubliée du scandale chlordécone

Publié par IRD Occitanie, le 15 juin 2026

Quatre experts alertent sur un angle mort de la crise de la chlordécone aux Antilles : ses effets durables sur les écosystèmes tropicaux.


L'essentiel

Invisible à l’œil nu, la pollution au chlordécone continue de circuler dans les écosystèmes antillais plus de trente ans après son interdiction. Sols, rivières, mangroves et milieux côtiers restent contaminés par cette molécule particulièrement persistante. Pourtant, si ses effets sur la santé humaine sont désormais bien documentés, ses conséquences sur le fonctionnement du vivant demeurent largement méconnues. Une lacune scientifique et politique que plusieurs chercheurs appellent aujourd’hui à combler, au nom d’une approche globale reliant santé humaine et santé des écosystèmes.




« Pendant longtemps, la chlordécone a été racontée comme un scandale sanitaire. Et il fallait le faire. Les preuves accumulées sur les effets de ce pesticide utilisé massivement dans les bananeraies antillaises sont accablantes : augmentation du risque de cancer de la prostate, perturbations endocriniennes, contamination chronique des populations. Cette reconnaissance a permis de sortir du silence et du déni.
Mais en concentrant notre attention sur les conséquences humaines — pourtant majeures — nous avons laissé dans l'ombre une autre dimension de cette catastrophe : celle qui touche les écosystèmes.
Car la chlordécone n'imprègne pas seulement les organismes humains. Elle contamine durablement les sols, les cours d'eau, les mangroves, les herbiers et les milieux côtiers. Plus de trente ans après son interdiction aux Antilles françaises, elle continue de circuler dans le vivant.
La biodiversité reste ainsi la grande oubliée du scandale chlordécone.


Gros plan sur un ancien sac de Curlone®, formulation commerciale de la chlordécone

Utilisée dans les bananeraies antillaises jusqu’en 1993 sous le nom de Curlone®, la chlordécone continue aujourd’hui de contaminer durablement les écosystèmes.
© IRD - Hervé Macarie


Des frontières qui n’existent pas

Cette molécule possède une caractéristique qui fait sa dangerosité : sa persistance exceptionnelle. Dans certains sols tropicaux, elle pourrait demeurer présente pendant plusieurs siècles, car les bactéries susceptibles de la dégrader trouvent rarement les conditions nécessaires à leur activité : elles prospèrent surtout dans des milieux privés d’oxygène, tandis que les sols antillais contaminés sont largement oxygénés. 



Portrait

Même si on arrivait à décontaminer la partie arable des sols, les eaux souterraines polluées continueraient à contaminer les eaux de surface, les rivières et les zones côtières. La contamination traverse ainsi les écosystèmes et s’inscrit dans le temps long », Hervé Macarie, microbiologiste et spécialiste de la bioremédiation des pollutions à l’IRD, au sein de l’unité IMBE.





Et contrairement à l'image d'une pollution confinée aux bananeraies, elle voyage. Les pluies tropicales entraînent progressivement les particules contaminées vers les rivières, puis vers les zones côtières, où elles s'accumulent dans les sédiments et les chaînes alimentaires.
Pourtant, nous savons encore peu de choses des conséquences de cette contamination chronique sur le fonctionnement des écosystèmes.



Portrait


Des études écotoxicologiques ont bien été menées en exposant certains organismes au chlordécone. En revanche, nous ne nous sommes presque jamais penchés sur l’impact de la molécule — et de ses produits de transformation — sur le fonctionnement global des écosystèmes, notamment côtiers », Christophe Leboulanger, spécialiste en écologie microbienne à l'IRD au sein de MARBEC.




Poissons, crustacés, oiseaux, invertébrés ou micro-organismes des sols sont exposés depuis des décennies. Certaines espèces accumulent les contaminants dans leurs tissus ; d'autres voient leur développement ou leur reproduction perturbés. Mais les effets à l'échelle des écosystèmes demeurent largement méconnus.
Cette lacune scientifique n'est pas anodine. Elle reflète une manière plus générale de penser les pollutions : nous nous intéressons d'abord à leurs effets immédiats sur les humains, beaucoup moins aux transformations lentes qu'elles provoquent dans le vivant.



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Les plans chlordécone ont permis d’améliorer fortement les connaissances sur la contamination des milieux et les risques sanitaires pour les populations. Mais les effets sur la biodiversité n’ont jamais constitué une priorité », Wilfried Sanchez, écotoxicologue à l'Ifremer.





Cette invisibilisation relève aussi de choix politiques.


Portrait

L’absence de connaissances sur les effets du chlordécone sur la biodiversité a longtemps favorisé une forme d’inaction publique. Pourtant, les États disposaient déjà de principes juridiques solides, comme le principe de précaution ou les engagements pris dans le cadre de la Convention sur la diversité biologique. Mais la protection des écosystèmes n’a jamais réellement constitué une priorité politique », Victor David, chercheur en droit de l'environnement à l'IRD au sein de l'IMBE.




Ce que le vivant nous rend

Or les écosystèmes ne constituent pas un décor extérieur aux sociétés humaines. Ils produisent de l'eau potable, soutiennent les sols agricoles, contribuent à la sécurité alimentaire et assurent des équilibres biologiques dont nous dépendons directement. Dans les Antilles françaises, la contamination des ressources halieutiques et les restrictions de pêche associées rappellent déjà cette réalité.
La chlordécone révèle ainsi une vérité plus large : la santé humaine ne peut être dissociée de celle des écosystèmes. C'est précisément ce que rappelle aujourd'hui l'approche One Health, qui relie santé humaine, animale, végétale et environnementale.


Mangrove littorale en Guadeloupe, avec des racines plongeant dans une eau calme en bord de côte.

Mangroves, herbiers et récifs figurent parmi les milieux susceptibles d’être affectés par la contamination chronique à la chlordécone, dont les effets écologiques restent encore mal documentés.
© IRD - Sandrine Ruitton


Au fond, la situation antillaise dépasse le seul cas de la chlordécone. Elle annonce peut-être ce que deviennent les pollutions persistantes du XXIᵉ siècle : diffuses, durables, difficiles à contenir et presque impossibles à effacer complètement.
Nous avons longtemps surveillé les molécules. Il est temps de surveiller aussi ce qu'elles font au vivant.
Car réparer le scandale chlordécone ne consiste pas seulement à protéger les populations exposées. Cela suppose également de comprendre, préserver et restaurer les écosystèmes qui ont subi, en silence, les conséquences de cette pollution. Sans cela, une partie essentielle du problème continuera de nous échapper. »



CONTACTS

Victor David, IMBE (IRD/CNRS/Aix-Marseille Université/Avignon Université)

Christophe Leboulanger, MARBEC (IRD/CNRS/Ifremer/Université de Montpellier)

Hervé Macarie, IMBE (IRD/CNRS/Aix-Marseille Université/Avignon Université)

Wilfried Sanchez, Ifremer


PUBLICATIONS

Wilfried Sanchez, Stéphane Pesce, Stéphane Betoulle, Sandrine Charles, Michaël Coeurdassier, Marie-Agnès Coutellec, Christophe Leboulanger, Fabrice Martin-Laurent, Christian Mougin, Sylvie Nelieu, Elliott Sucré, Sophie Leenhardt & Laure Mamy, Impact of chlordecone pollution on biodiversity: The blind spot of 15 years of public policy in the French West Indies, Peer Community Journal, 16 octobre 2025.

DOI : 10.24072/pcjournal.634

Damien A. Devault, Christophe Laplanche, Hélène Pascaline, Sébastien Bristeau, Christophe Mouvet & Hervé Macarie, Natural transformation of chlordecone into 5b-hydrochlordecone in French West Indies soils: statistical evidence for investigating long-term persistence of organic pollutants, Environmental Science and Pollution Research, janvier 2016.

DOI : 10.1007/s11356-015-5651-4
open access : HAL  / IRD documentation


Source : https://lemag.ird.fr/fr/la-bio...


Photo de bandeau : IRD - Hervé Macarie