Moustique tigre : mieux cibler la lutte pour augmenter l’impact

Publié par IRD Occitanie, le 6 juillet 2026

Présent dans 81 départements français, le moustique tigre progresse. Une étude IRD décrypte ses habitudes pour mieux cibler sa lutte.



L'essentiel

Dengue, chikungunya, Zika : le moustique tigre menace désormais la France métropolitaine. Une étude menée à Murviel-lès-Montpellier révèle que les moustiques ne se répartissent pas au hasard dans l’environnement urbain et fournit des données essentielles au développement d’une gestion intégrée du risque vectoriel.



Le moustique tigre, appelé savamment Aedes albopictus, a colonisé 81 des 96 départements de France métropolitaine. Avec lui, le risque de transmission locale de la dengue, du chikungunya et du Zika s'installe durablement. Pour mieux le combattre, encore faut-il comprendre ses habitudes. C'est l'objet d'une étude menée à Murviel-lès-Montpellier par une équipe pluridisciplinaire réunissant chercheurs de l'IRD, opérateurs de lutte antivectorielle et start-ups spécialisées. Frédéric Simard, entomologiste médical à l’IRD, revient sur les enjeux et les résultats de cette recherche finalisée, parue dans Scientific Reports en décembre 2025.


IRD le Mag' : Pourquoi est-il essentiel de mener ce genre d’étude dans le sud de la France ? 


« Les maladies transmises par les moustiques comme la dengue, le chikungunya et Zika semblaient lointaines vues de France, mais aujourd’hui le nombre de cas autochtones ne cesse d'augmenter, portés par l'expansion du moustique tigre. »






Avec le dérèglement climatique, les hivers se raccourcissent et la fenêtre de transmission des virus s'allonge. Il est alors urgent de rationaliser nos moyens de lutte. Les insecticides sont de moins en moins efficaces face aux résistances développées par les moustiques, et sont particulièrement nocifs pour l’ensemble des écosystèmes. Leur utilisation ne doit pas être une fatalité, mais trouver des méthodes alternatives ciblées, efficaces et durables exige des données que nous n'avons pas encore.

À l’IRD, nous travaillons depuis des décennies sur les maladies vectorielles dans les pays du Sud, et nous connaissons Aedes albopictus depuis ses zones d'origine tropicales. Nous transférons aujourd’hui cette expertise acquise au Sud pour l'adapter à un nouveau contexte d'invasion : c'est un apprentissage du Sud vers le Nord. Les problèmes remontent et les méthodes pour les étudier doivent remonter avec eux. Cela est d’autant plus important qu’il est impossible de transposer ce que l'on sait du comportement de ce moustique sous les tropiques à un environnement tempéré urbain. Toute sa vie d’adulte en dehors de la piqûre reste une boîte noire, c’est pour cela que nous devons récupérer des données en milieu tempéré.


IRD le Mag' : Quelles alternatives aux insecticides explorez-vous ?

Les chambres de tirage de câbles souterrains sont de véritables usines à moustiques à cause de leur micro-climat chaud et humide.
IRD - Nil Rahola


L'une des alternatives les plus prometteuses est la Technique de l'Insecte Stérile (TIS) : on lâche dans la nature des mâles irradiés en laboratoire dont les spermatozoïdes sont non fonctionnels. Les femelles, qui ne s'accouplent qu'une seule fois dans leur vie, se retrouvent alors elles-mêmes stérilisées car tous leurs œufs resteront inviables. On peut ainsi diminuer petit à petit le nombre de moustiques produits dans une zone donnée. Pour que cela fonctionne, il faut cibler ici les femelles juvéniles, fraîchement émergées et pas encore fécondées. Les femelles plus âgées, qui ont déjà eu l’occasion de piquer, sont quant à elles visées en priorité par les insecticides, utilisés uniquement en cas de suspicion de transmission virale. En effet, une femelle ne peut transmettre un virus qu'après s’être elle-même infectée en piquant un individu porteur du virus. Il s’agit donc d’éliminer rapidement ces femelles potentiellement infectées avant qu’elles ne piquent de nouveau. Afin d’adapter ces stratégies de lutte à leurs cibles et d’en augmenter l’efficacité tout en en limitant les effets non désirables sur les écosystèmes, il est nécessaire de bien comprendre la biologie de l’insecte dans les territoires où ces méthodes doivent être appliquées. Dans ce contexte, l’objectif de notre étude était de documenter précisément le comportement des moustiques tigres adultes, afin de comprendre là où ils se cachent quand ils ne sont pas en train de nous piquer. Ces données doivent permettre aux opérateurs de mieux cibler leurs interventions.


Entre juillet et octobre 2023, nous avons organisé 1 293 sessions de capture dans 72 sites sentinelles dans la commune de Murviel-lès-Montpellier. Les 2 237 adultes capturés ont été disséqués un à un pour déterminer leur âge et leur statut reproducteur. Résultat : les chambres de tirage de câbles souterrains — ces boîtes techniques disséminées sur toute la voirie — concentrent des individus très jeunes, mâles et femelles confondus, fraîchement émergés. Leur microclimat chaud et humide en fait de véritables usines à moustiques : elles représentent 41 % de nos captures pour seulement 10 % des sites prospectés. À l'inverse, les zones de végétation dense, et notamment les cannaies de Provence, hébergent surtout des individus matures.

IRD le Mag' : Comment exploiter ces résultats concrètement et quelle suite donner à cette étude ? 

Ces connaissances peuvent nous aider à repenser, dans une certaine mesure, l’aménagement urbain. Il n'est pas question de remettre en cause la végétalisation des villes, nécessaire face au réchauffement des températures. Mais nos résultats invitent à la concevoir de façon éclairée : les îlots de fraîcheur que l'on cherche à créer sont aussi les micro-habitats favoris du moustique tigre. Quels végétaux choisir ? Comment gérer les eaux pluviales pour éviter les gîtes larvaires sans alourdir les contraintes sur les gestionnaires ? Ce sont des questions que la recherche peut aider à trancher, à condition de travailler en synergie avec les urbanistes, les collectivités et les opérateurs de réseau. À Montpellier, la Métropole a déjà lancé un inventaire de ses chambres de tirage de câbles pour développer un protocole de gestion coordonné. Les opérateurs de lutte anti-vectorielle et la start-up Terratis s'appuient sur nos résultats pour affiner leurs interventions. Et grâce à ces premiers résultats, nous avons aussi décroché un financement européen Biodiversa destiné à étendre la même approche en France, en Espagne, aux Pays-Bas et au Maroc : un transect nord-sud où chaque ville plus septentrionale préfigure ce que les villes plus au Nord deviendront à mesure que le moustique tigre progresse et que les climats changent. Toute cette approche combinée est ce que nous appelons la science de la durabilité : une recherche ancrée dans des questions sociétales réelles, utile à la fois pour l'action publique et pour la connaissance fondamentale.


Louise Hurel, IRD le Mag'


Source : https://lemag.ird.fr/fr/mousti...


CONTACT

Frédéric Simard, MIVEGEC (IRD/CNRS/Université de Montpellier)


PUBLICATION

Sophie Clauzon, Celine Sutter, Thibaut Bardy-Renard, Thierry Lefèvre, Guillaume Lacour, Renaud Marti, Hugo Cornille, François Delachavonnery, Célia Lutrat, Antoine Mignotte & Frédéric Simard, Exploring the resting habits of invasive Aedes albopictus mosquitoes in Southern France, Scientific Reports – Nature, december 2025

DOI : 10.1038/s41598-025-30917-2


Photo de bandeau : IRD - Maxime Jacquet