Même sans grands mammifères, les graines continuent de voyager
Publié par IRD Occitanie, le 12 octobre 2026 2
Au Cameroun, des scientifiques étudient le devenir des graines du noisetier d’Afrique dans deux forêts aux faunes contrastées.
L'essentiel
Au Cameroun, une étude compare le devenir des graines du noisetier d’Afrique dans une forêt préservée et une autre appauvrie par les activités humaines. Malgré la disparition de grands mammifères, les distances de dispersion restent similaires. Les rongeurs, principaux transporteurs des fruits, pourraient contribuer à cette résilience. Mais leur activité diminue aussi dans la forêt défaunée, montrant les limites de cette compensation.
Du sol à la canopée, les forêts tropicales du Cameroun bouillonnent d’espèces et d’interactions. Chaque étage végétal abrite des animaux qui s’y nourrissent et participent au cycle de vie des plantes en dispersant leurs graines. À un étage intermédiaire se développe Coula edulis Baill., le noisetier d’Afrique, dont le fruit est consommé aussi bien par les humains que par la faune sauvage. Tombé au sol, son fruit mûr peut faire différentes rencontres : nourrir un éléphant de passage, être transporté dans les abajoues d’un rongeur ou se décomposer sur place. Autant de destins qui déterminent les chances de dispersion de ses graines et, à terme, la régénération de l’espèce.
À près de 200 kilomètres du Parc national de Campo Ma’an, proche de la ville de Mbalmayo, se trouve une forêt subissant le braconnage et le bûcheronnage. Le noisetier d’Afrique n’échappe pas à ces usages : son bois est exploité pour le charbon et la construction, son écorce utilisée en médecine traditionnelle et ses fruits souvent vendus sur les bords de route. À mesure que ces activités transforment la forêt, le destin du fruit n’est plus tout à fait le même selon l’endroit où il tombe.
Des caméras au pied des arbres
Le Parc national de Campo Ma’an et la forêt périurbaine de Mbalmayo ont donc constitué deux terrains de choix pour comprendre dans quelle mesure les activités humaines façonnent le devenir des graines du noisetier d’Afrique.

En calculant les distances de dispersion des graines dans une forêt défaunée et dans une forêt relativement intacte, nous nous sommes rendu compte qu’elles étaient similaires. Nous avons donc cherché à comprendre pourquoi », explique Narcisse Guy Kamdem, jeune botaniste au Laboratoire de Botanique systématique et d’Écologie de l’École Normale Supérieure de l’Université de Yaoundé I.
De 2022 à 2023, Narcisse Guy Kamdem et ses collègues ont arpenté les forêts de Mbalmayo et de Campo Ma’an. Ils repéraient d’abord les noisetiers d’Afrique en fructification, puis récoltaient les fruits mûrs pour les redisposer au sol dans 288 petites placettes réparties à travers les forêts. Certaines étaient installées sous un noisetier en fructification, d’autres sous un noisetier ne produisant pas de fruits, d’autres enfin au pied d’arbres d’autres espèces. Les scientifiques revenaient plusieurs fois au fil des jours suivants pour constater ou non la disparition des fruits, puis réitéraient l’expérience.

Nous avons réfléchi à la manière de mettre en place un protocole pour filmer les prédateurs et les disperseurs de graines. J’ai expliqué à Narcisse le fonctionnement de caméras pièges que je connaissais déjà, qui se déclenchent quand un animal à sang chaud passe devant, le jour comme la nuit », raconte Vincent Droissart, botaniste à l’IRD au sein de l’unité AMAP.
Grands mammifères et rongeurs, à chacun son rôle
Au total, les caméras ont enregistré 1 605 interactions entre les fruits et des animaux, majoritairement à Campo Ma’an. Sur ce site, elles ont filmé 29 espèces animales différentes, interagissant ou non avec les fruits, contre seulement 6 dans la forêt de Mbalmayo. Un contraste qui témoigne de l’appauvrissement de la faune à proximité des villes.
En épluchant les vidéos, les scientifiques ont observé différents modes d’interaction. À Campo Ma’an, les éléphants et les mandrills, absents des vidéos de Mbalmayo, mangent les fruits sur place. Plusieurs espèces de rongeurs peuvent, à l’inverse, à la fois consommer les graines et les disperser. C’est le cas du porc-épic Atherurus africanus et de différentes espèces d’écureuils, filmés aussi bien en train de consommer les fruits que de les emporter. Les vidéos montrent également le rat géant Cricetomys emini retirer systématiquement la couche la plus externe des fruits avant d’en remplir ses abajoues pour les emporter. Ces transports peuvent favoriser la survie des graines, les rongeurs délaissant parfois certaines des cachettes où ils stockent ensuite leur nourriture.
Les scientifiques disposent des fruits du noisetier d’Afrique dans des placettes afin d’observer leur devenir et d’identifier les animaux qui les consomment ou les transportent.
© Narcisse Guy Kamdem
Les rongeurs représentent plus de la moitié des interactions filmées dans les deux forêts, avec en tête les écureuils, suivis du porc-épic et du rat géant. Ils apparaissent ainsi comme les principaux transporteurs des fruits. Leur rôle pourrait expliquer un résultat a priori surprenant : malgré des faunes très différentes, les distances de dispersion des graines restent similaires entre les deux sites.
Cette similitude ne signifie toutefois pas que les rongeurs compensent entièrement la disparition des grands mammifères. À Mbalmayo, les caméras enregistrent au contraire moins d’interactions entre rongeurs et fruits qu’à Campo Ma’an. Une explication possible serait un report de la pression de chasse sur ces animaux à mesure que les grands mammifères se raréfient.
De la défaunation au devenir des graines
Deux autres paramètres ont montré leur importance : l’abondance et la localisation des fruits. Les scientifiques ont mesuré un taux d’enlèvement plus faible en 2022, année de forte fructification, qu’en 2023. Le fait que les animaux laissent davantage de fruits sur place en période d’abondance pourrait révéler un effet de satiété : lorsque les ressources abondent, ils ne peuvent pas toutes les exploiter.
La localisation joue également. Les fruits déposés sous des noisetiers d’Afrique en fructification étaient davantage enlevés que ceux placés sous des noisetiers n’en produisant pas, eux-mêmes davantage enlevés que ceux déposés sous des arbres d’autres espèces. Un indice sur la manière dont les animaux recherchent leur nourriture : loin d’être aléatoire, leur recherche semble privilégier les endroits où ils ont le plus de chances de trouver des fruits.
À Mbalmayo, le braconnage réduit la diversité animale tandis que le bûcheronnage fragmente la forêt. Pourtant, le transport des fruits par les rongeurs pourrait maintenir en partie la dispersion du noisetier d’Afrique. Un possible mécanisme de résilience, qui a toutefois ses limites : déplacer une graine ne garantit ni sa germination ni la naissance d’un nouvel arbre.
Frédérique Sueur pour IRD le Mag'
CONTACTS
Narcisse Guy Kamdem, Laboratoire de Botanique systématique et d’Écologie (Université de Yaoundé I)
Vincent Droissart, AMAP (IRD / CIRAD / CNRS / INRAE / Université de Montpellier)
PUBLICATION
Narcisse Guy Kamdem et al. Seed dispersal and predation of the African walnut tree, Coula edulis Baill. (Coulaceae): contrasting fates in intact and hunted rainforests. BMC Plant Biology, 18 mai 2026.
DOI 10.1186/s12870-026-08914-y.
Source : https://lemag.ird.fr/fr/meme-s...
Photo de bandeau : DR
