Sahel : comment les sécheresses d’hier alimentent les crues d’aujourd’hui
Publié par IRD Occitanie, le 22 juin 2026
Les grandes sécheresses qui ont frappé le Sahel entre 1970 et 1995 ont durablement transformé les sols, favorisant aujourd’hui les crues.
L'essentiel
Les
grandes sécheresses qui ont frappé le Sahel entre 1970 et 1995 ont
durablement transformé les sols de la région. En analysant plus de 65
ans de données hydrologiques, des scientifiques montrent qu’elles ont
provoqué un basculement vers un nouveau régime où le ruissellement
s’auto-entretient, même après le retour des pluies. Ce phénomène
contribue aujourd’hui à l’augmentation des crues et des inondations.
Mieux comprendre cette dynamique est essentiel pour adapter la gestion
de l’eau, restaurer les écosystèmes et renforcer la résilience des
populations sahéliennes face au changement climatique.
Longtemps associée aux sécheresses, la région sahélienne est aujourd’hui confrontée à des inondations de plus en plus fréquentes et dévastatrices. À Niamey, la capitale du Niger, comme à Ouagadougou, celle du Burkina Faso, les crues ont causé d’importants dégâts à plusieurs reprises au cours de la dernière décennie. Une nouvelle étude, fondée sur plus de 65 ans de données hydrologiques, révèle que ces inondations trouvent en partie leur origine dans les grandes sécheresses qui ont marqué l’Afrique de l’Ouest entre 1970 et 1995.
Depuis plusieurs décennies, les hydrologues observent un paradoxe : malgré la baisse des précipitations enregistrée durant cette période, le ruissellement de surface n’a cessé d’augmenter. Pour l’expliquer, les scientifiques ont longtemps mis en avant le défrichement des terres lié à
l’expansion agricole et à l’exploitation du bois. La disparition du couvert végétal favorise en effet l’encroûtement des sols, limite l’infiltration de l’eau et accroît le ruissellement.
Mais cette explication ne suffisait pas à rendre compte des évolutions observées dans les zones pastorales du nord du Sahel, où les défrichements restent limités.

Il
y a eu un basculement induit par la sécheresse des années 1970 à 1990.
La sécheresse a réduit le couvert végétal et favorisé l’encroûtement et
le ruissellement. A partir d’un moment où il y a vraiment trop de
ruissellement on bascule dans un nouveau régime », explique Christophe
Peugeot, hydrologue à l’IRD, au sein de l’unité HydroSciences
Montpellier.
Le point de bascule
Les années
qui ont suivi la grande sécheresse ont pourtant vu revenir des
précipitations plus abondantes. Dans plusieurs régions, la végétation
s’est même partiellement reconstituée, dans ce que les scientifiques ont
appelé le « reverdissement du Sahel ». Mais contrairement à ce que l’on
aurait pu attendre, le ruissellement n’est pas revenu à son niveau
antérieur.
Les scientifiques montrent qu’une partie des bassins versants sahéliens a
changé durablement de régime hydrologique. Dans ce nouvel équilibre, le
ruissellement limite lui-même le développement de la végétation. Moins
les sols retiennent l’eau, moins les plantes peuvent se développer. Et
moins la végétation est présente, plus le ruissellement s’intensifie.
Une boucle de rétroaction s’installe alors et entretient durablement ce
nouveau fonctionnement.
« Le basculement déclenché pendant la
sécheresse persiste jusqu'à aujourd'hui, les forts niveaux de
ruissellement étant amplifiés par les pluies dorénavant plus intenses.
Sur le bassin de la Sirba (Burkina-Faso et Niger), les débits observés
jusqu’en 2023 montrent que cette tendance se poursuit », précise
l’hydrologue.
Ce nouveau régime produit des effets contrastés pour
les populations locales. D’un côté, il accroît les risques d’inondation,
l’érosion des sols et la perte de surfaces cultivables. De l’autre, il
augmente les volumes d’eau stockés dans les mares, ressource précieuse
pour l’élevage et les cultures maraîchères. Dans certaines régions, il
favorise également la recharge des nappes souterraines, qui constituent
souvent la principale source d’eau potable.
Dans le Sahel, les
mares temporaires constituent une ressource essentielle pour l’élevage.
L’augmentation du ruissellement modifie leur fonctionnement, tout en
accentuant les risques d’inondation dans de nombreuses régions.
© IRD - Carole Devillers
S’adapter à un nouveau Sahel
Aujourd’hui,
le changement climatique vient renforcer ces transformations. Les
épisodes pluvieux deviennent plus intenses et se produisent sur des sols
déjà davantage sujets au ruissellement. Cette combinaison accroît
mécaniquement le risque de crues soudaines et d’inondations.
Mais ces
nouvelles conditions ouvrent aussi certaines opportunités. La
disponibilité accrue de l’eau dans les fonds de vallées pourrait
favoriser le développement de l’irrigation et des cultures de
contre-saison, offrant de nouvelles perspectives agricoles dans
plusieurs régions sahéliennes.
Pour accompagner ces évolutions, les
scientifiques soulignent l’importance de mesures d’adaptation combinant
restauration des écosystèmes et gestion des ressources en eau.

Les réponses mises en œuvre associent restauration des écosystèmes et aménagements agricoles. Il s’agit notamment de réhabiliter les terres dégradées pour réduire le ruissellement, favoriser l’infiltration de l’eau et restaurer la fertilité des sols. En parallèle, différents ouvrages hydrauliques, comme les seuils d’épandage ou les barrages, permettent de mieux mobiliser et valoriser les ressources en eau », explique Moussa Malam Abdou, maître de conférences en hydrologie à l’Université André Salifou de Zinder.
Comprendre ce basculement hydrologique
est devenu un enjeu majeur pour l’avenir du Sahel. Car les sécheresses
du siècle dernier continuent aujourd’hui de modeler les paysages, la
circulation de l’eau et les capacités d’adaptation des populations face à
des pluies toujours plus intenses.
Arthur Hunaut pour IRD le Mag'
CONTACTS
Christophe Peugeot, HydroSciences Montpellier (IRD, Université de Montpellier, CNRS, IMT-Mines-Alès), Montpellier, France
Moussa Malam Abdou, Département de Géographie, Université André Salifou, Zinder, Niger
PUBLICATION
Christophe Peugeot, Valentin Wendling, Erwan Le Roux et al., Evidence of hydrological regime shifts associated with a major decades-long drought in West Africa, Nature Communications, 2026.
DOI : 10.1038/s41467-026-72648-6.
Source : https://lemag.ird.fr/fr/sahel-...
Photo de bandeau : IRD - Aude Nikiema
