Photovoice : l’image pour coconstruire les savoirs
Publié par IRD Occitanie, le 30 septembre 2026 1
Décryptage d’une méthode de recherche-action, où la photographie témoigne du vécu et libère la parole des participants pour coconstruire des savoirs.
L'essentiel
Méthode qualitative issue des sciences humaines et sociales, le photovoice associe photographie et parole collective pour recueillir les témoignages de communautés souvent peu entendues. Retour sur son application auprès de femmes éthiopiennes confrontées à des obstacles pour accéder à une alimentation saine.
Traduit par « photo voix » en français, le photovoice est une méthode de recherche qualitative en sciences humaines et sociales. Son principe : donner un appareil photo à des membres d'une communauté et leur demander de photographier leur quotidien autour d'une thématique donnée. Les images recueillies servent ensuite de support à des discussions individuelles ou collectives, à partir desquelles se construisent des messages, personnels ou partagés, sur les réalités vécues.
Cette approche s'inscrit dans le cadre de la recherche-action : elle coconstruit le savoir avec ceux qui vivent les problèmes. En cela, elle confère aux participants un véritable rôle d'acteurs de la connaissance.

Les photographies rendent visibles les réalités vécues par les participants et enrichissent ainsi la compréhension des phénomènes étudiés », résume Rébecca Pradeilles, chercheure en nutrition et santé publique à l'IRD, au sein de l’UMR MoISA.
L'image est aussi, en elle-même, un outil de plaidoyer : sa force de conviction auprès des décideurs politiques est l'une des raisons du recours à cette méthode.
L'exemple éthiopien
Le photovoice n'est pas une méthode figée : elle s'adapte aux publics et aux contextes. Dans le cadre d'une étude menée par des scientifiques de l’IRD et leurs partenaires sur l’accès à une alimentation saine chez les femmes et les enfants à Addis-Abeba, en Éthiopie, cette méthode s’est avérée pertinente. L'objectif était de mettre en lumière et de comprendre les freins à une alimentation saine rencontrés par des femmes, majoritairement responsables de l’alimentation familiale, issues de différents milieux socioéconomiques, et de les amener à réfléchir à des solutions aux problèmes jugés prioritaires, en précisant la nature des actions envisageables ainsi que les acteurs nécessaires à leur mise en œuvre.
Pour l’identification des obstacles, des smartphones ont été remis aux participantes avec une consigne volontairement ouverte : photographier ce qui leur semblait constituer les principaux obstacles à une alimentation saine. « Nous avons simplement parlé d’alimentation saine, sans définir le terme, pour ne pas orienter les réponses », explique Rébecca Pradeilles. Les photos ainsi collectées ont ensuite été discutées en groupes de parole, en séparant les femmes selon leur niveau de vie, afin d'éviter toute gêne liée aux disparités sociales.
L’organisation de groupes de parole avec les participantes leur a permis de confronter leurs photos et leurs vécus, ce qui a débouché sur la conception de solutions aux obstacles rencontrés.
© Meron Worku
Ce dispositif collectif a présenté des avantages par rapport aux entretiens individuels réalisés avec support photographique dans des travaux antérieurs. « Les entretiens individuels permettent d’approfondir certains aspects, mais ils ne permettent pas de bénéficier de la dynamique de groupe ni de prioriser collectivement les problèmes », analyse la chercheure. En confrontant leurs images, les participantes pouvaient rebondir les unes sur les autres, enrichir l’analyse et faire émerger des priorités communes. Les entretiens individuels permettent aussi de discuter des problèmes, mais la dynamique collective favorise des échanges plus riches, une réflexion plus approfondie et une meilleure mise en perspective des différents enjeux, tout en étant moins intimidante pour les participantes ayant un niveau d’éducation plus faible.
L’usage de la méthode photovoice a ici été primordial car l'image donne à voir ce que les mots peinent parfois à transmettre. « C’est une chose de décrire des conditions de cuisine insalubres ou très précaires, c’en est une autre d’y faire face par la photographie », développe la scientifique. Cela crée une dynamique de parole plus fluide, moins contrainte que le face-à-face verbal, notamment pour celles qui ont du mal à s'exprimer à l'oral. Les photos servent de support à la parole, et le groupe prend le relais pour en clarifier le sens.
Des freins multiples et solutions ancrées
Les discussions ont mis en lumière des obstacles allant bien au-delà du seul registre nutritionnel : coût de la vie, insuffisance des infrastructures domestiques dans les quartiers défavorisés, marketing agressif pour les aliments ultra-transformés dans les milieux plus aisés. De façon transversale et quasi unanime, les participantes ont aussi évoqué le manque de temps et un déséquilibre persistant dans la répartition des tâches entre hommes et femmes.
Les solutions proposées reflètent cette diversité. Les femmes des milieux défavorisés ont insisté sur les leviers d'action gouvernementaux : création d'emplois, accès à une alimentation abordable, amélioration des infrastructures, développement de la garde d'enfants. Celles des milieux plus aisés ont également évoqué des actions relevant des politiques publiques, comme la régulation de la publicité alimentaire, ainsi que des initiatives portées par la société civile, comme l'agriculture urbaine. Dans les deux groupes, l'égalité hommes-femmes dans la prise en charge des enfants et des tâches domestiques est ressortie comme un enjeu central.
Un outil à fort impact et à fort potentiel
En juin 2025, les photos et les messages coconstruits ont été présentés lors d'une restitution réunissant des décideurs politiques du pays. L'exposition a manifestement produit son effet : « L’exposition a suscité un vif intérêt parmi les décideurs présents. Les échanges ont également montré que certains découvraient des réalités auxquelles ils étaient peu exposés : inaccessibilité financière d’une alimentation saine, contraintes domestiques, inégalités de genre ou manque de temps », témoigne Rebecca Pradeilles. L'image ancre le message avec une force que le seul discours scientifique n'atteint pas toujours.
Une frustration demeure néanmoins : les femmes et les décideurs sont restés dans deux espaces distincts, les premières n'ayant pu assister à cet événement officiel avec des hauts gradés. La question qui s'ouvre alors est celle de l'institutionnalisation de leurs voix dans les processus de décision. « Si la voix des femmes peine encore à s'imposer au cœur des décisions politiques, le photovoice permet au moins aux décideurs de mieux appréhender leurs expériences et les solutions qu'elles proposent », nuance la chercheuse. Cette méthode constitue ainsi un outil précieux, mais non suffisant.
Cette étude est issue du projet TAMMIE, financé par l’UE.

Louise Hurel, IRD le Mag'
Source : https://lemag.ird.fr/fr/photov...
Image de bandeau : iStock.com/mustafa6noz
