Pour une agriculture durable fondée sur la réalité des territoires
Publié par IRD Occitanie, le 2 février 2026 1
Trois spécialistes de la transition agroécologique en Asie du Sud-est affirment qu’elle s’impose aujourd'hui comme une urgence politique majeure.
L’agriculture durable n’est plus un slogan commode ni une promesse lointaine. Elle est devenue une urgence concrète, mesurable, vécue chaque jour par des millions d’agriculteurs. Les sols s’appauvrissent, la biodiversité recule, les rendements deviennent instables sous l’effet du changement climatique, tandis que les systèmes agricoles sont sommés de produire toujours plus avec toujours moins de ressources. Mais la durabilité ne se joue pas uniquement dans les champs : elle concerne aussi la qualité des produits, les relations de marché, la gouvernance des paysages agricoles et les régimes alimentaires qui orientent la demande. Face à cette accumulation de crises — agronomiques, économiques et sociales — les réponses apportées restent pourtant trop souvent timides, fragmentées ou confinées à des projets pilotes sans lendemain.
C’est précisément pour dépasser ces limites que nous avons évalué, pendant cinq ans, le projet Agroecology and Safe Food System Transitions (ASSET) en Asie du Sud-Est — au Vietnam, au Laos et au Cambodge. Notre ambition n’était pas de démontrer que l’agroécologie fonctionne dans l’absolu, mais de comprendre ce qui change réellement sur le terrain lorsque l’on accompagne des transitions agricoles dans la durée. Notre constat est sans détour : l’agriculture durable ne se décrète pas, elle se construit patiemment, collectivement, et elle suppose des choix politiques clairs.
Le projet ASSET n’était pas un programme
expérimental de plus. Il visait à accompagner des transformations
réelles des systèmes agricoles et alimentaires, à plusieurs niveaux :
pratiques des agriculteurs, dispositifs de conseil, réseaux d’acteurs,
cadres institutionnels et politiques publiques. L’évaluation que nous
avons conduite permet aujourd’hui de tirer des enseignements précieux
sur ce qui rend une transition durable… ou fragile.
Les transformations
agroécologiques ne sont jamais le fait d’agriculteurs isolés agissant
seuls face aux contraintes : elles résultent de mobilisations
collectives, lorsque des réseaux d’acteurs travaillent ensemble sur la
durée.
© IRD - Jean-Christophe Castella
Observer ce qui change vraiment, pas ce que l’on voudrait voir
L’un des partis pris les plus forts du projet ASSET a été de rompre avec une vision techniciste de l’évaluation agricole. Trop souvent, les projets sont jugés à l’aune de quelques indicateurs chiffrés — rendements, surfaces converties, volumes produits — qui disent peu des transformations profondes à l’œuvre.
Nous avons donc mobilisé une approche consistant à identifier les changements effectivement observés — qu’ils aient été anticipés ou non —, puis à analyser leurs trajectoires et comment les interventions du projet ont contribué à ces évolutions. Cette méthode permet de saisir la complexité des trajectoires de transition, sans les réduire à une succession d’objectifs préétablis.
L’évaluation
a mis en lumière des transformations souvent invisibles dans les bilans
classiques : diversification des pratiques de gestion des maladies, des
ravageurs et de la fertilité des sols ; évolution des relations entre
agriculteurs, services de conseil, chercheurs et administrations
publiques ; et reconnaissance accrue de la légitimité et de la
visibilité de ces acteurs sur les enjeux de l’agroécologie. Elle a
surtout révélé un point fondamental : les mêmes pratiques
agroécologiques ne produisent pas les mêmes effets partout. Leur mise en
œuvre, située et adaptée aux contextes locaux, peut aussi générer des
changements bien au-delà des champs.

« Nous observons que les pratiques agroécologiques ne génèrent pas des impacts automatiques : leurs effets dépendent fortement des contextes locaux, des institutions et des réseaux d’acteurs qui les soutiennent », Jean-Christophe Castella, géo-agronome IRD au sein de l’unité SENS
Dans certains territoires, les
transitions se sont consolidées parce qu’elles s’inscrivaient dans des
politiques agricoles ouvertes à l’innovation, des dispositifs
d’accompagnement adaptés et des marchés capables de valoriser les
produits. Ailleurs, ces mêmes pratiques sont restées fragiles, faute de
reconnaissance institutionnelle ou de débouchés économiques. Ce constat
est essentiel : l’agriculture durable ne peut pas être pensée comme une
solution universelle à appliquer partout de la même manière.
Sans dynamiques collectives, pas de durabilité
Un autre enseignement central du projet ASSET concerne le rôle décisif des dynamiques collectives. Les transformations observées ne sont jamais le fait d’agriculteurs isolés agissant seuls face aux contraintes. Elles émergent lorsque des réseaux d’acteurs — organisations paysannes, chercheurs, ONG, agents de l’État, décideurs politiques — travaillent ensemble sur la durée.
Le projet a notamment soutenu des
plateformes régionales d’échange de connaissances, conçues comme des
espaces de dialogue entre science, terrain et action publique. Ces
réseaux ont permis de partager des expériences, de diffuser des
pratiques agroécologiques et de créer des passerelles entre initiatives
locales et politiques nationales. Dans certains cas, ils ont contribué à
intégrer des principes agroécologiques dans des stratégies agricoles à
l’horizon 2030.

« Les transitions vers une agriculture durable deviennent possibles lorsque les agriculteurs ne sont pas seuls, mais intégrés dans des réseaux capables de soutenir, d’amplifier et de pérenniser les changements », Genowefa Blundo Canto, économiste du développement au Cirad, au sein de l’unité INNOVATION.
Ce constat remet profondément en cause
une vision encore dominante de l’innovation agricole, fondée sur la
diffusion descendante de techniques standardisées. L’agroécologie montre
au contraire que la durabilité repose sur des relations de confiance,
sur l’apprentissage collectif et sur le temps long. Sans ces conditions,
les innovations restent fragiles et réversibles.
Faire de l’agriculture durable un choix politique assumé
Au terme de cette évaluation, nous défendons une position claire : l’agroécologie n’est pas seulement une approche agronomique parmi d’autres, c’est un choix politique structurant. Les transitions observées restent précaires lorsque les agriculteurs ne disposent pas de débouchés économiques stables, de services de conseil adaptés ou de politiques publiques cohérentes.
On ne peut pas demander aux
agriculteurs de porter seuls le coût et les risques de la transition.
Changer de pratiques implique des apprentissages, des investissements,
parfois des pertes à court terme. Sans accompagnement durable, ces
efforts s’essoufflent et les systèmes agricoles retombent dans des
logiques productivistes connues.

« Les
transitions agroécologiques ne peuvent se maintenir sans un engagement
institutionnel fort et des conditions économiques qui rendent ces
pratiques viables pour les agriculteurs », Dao The Anh, spécialiste de
l’agriculture et des systèmes alimentaires, président du conseil
d'administration de l'Alliance pour l'apprentissage de l'agroécologie en
Asie du Sud-Est (ALiSEA) au Vietnam et ancien vice-président de
l’Académie des sciences agricoles du Vietnam.
À l’heure où les crises climatiques et
alimentaires s’intensifient, continuer à promouvoir des ajustements
marginaux serait une erreur stratégique. L’expérience du projet ASSET
montre qu’une autre trajectoire est possible, mais qu’elle exige de
dépasser les demi-mesures. Faire de l’agriculture durable un pilier
central des politiques publiques n’est plus une option : c’est une
responsabilité collective.
Jean-Christophe Castella et Genowefa Blundo Canto cosignent, avec d'autres spécialistes des programmes de transition agroécologique, un rapport d’évaluation sur le projet ASSET.
CONTACTS
Jean-Christophe Castella, SENS (IRD/Cirad/Université Paul-Valéry Montpellier 3)
Genowefa Blundo Canto, Cirad, INNOVATION
PUBLICATION
Genowefa Blundo Canto, Jean-Christophe Castella, Chloé Alexandre, Lampheuy Kaensombath, Van Nguyen, Chou Phanith & Rada Kong, What Outcome Evaluation Reveals About Agroecology Interventions: Agroecology and Safe Food System Transitions in Southeast Asia (ASSET), FAO Agroecology Knowledge Hub Digest November 2025.
https://www.fao.org/agroecolog...
Source : https://lemag.ird.fr/fr/pour-u...
Photo de bandeau : © IRD - Jean-Christophe Castella
