Comment les producteurs de blé du Moyen-Orient et du Maghreb s’adaptent au changement climatique

Publié par IRD Occitanie, le 4 février 2026   1

Face à des températures plus élevées et des pluies plus imprévisibles, les céréaliers doivent revoir leurs pratiques pour continuer à produire.


Les effets du changement climatique se font déjà sentir dans les champs de blé d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Hausse des températures, pluies plus irrégulières, épisodes de sécheresse plus fréquents : dans cette région où le blé constitue un pilier de l’alimentation, de l’emploi rural et de la stabilité sociale, les agriculteurs sont en première ligne. Une récente étude menée par des scientifiques de l’IRD et leurs partenaires britanniques et marocains, s’est penchée sur la manière dont ils perçoivent ces changements et, surtout, sur les stratégies qu’ils mettent en œuvre pour y faire face.
Conduite auprès de plusieurs centaines d’agriculteurs dans six pays — Algérie, Iran, Irak, Jordanie, Maroc et Tunisie — l’enquête montre que la quasi-totalité des producteurs interrogés ont conscience du changement climatique. La hausse des températures est largement observée, tout comme la modification des régimes de précipitations. Pour beaucoup, ces évolutions ne relèvent plus d’un phénomène abstrait, mais d’une réalité quotidienne qui affecte directement les rendements, la rentabilité des exploitations et la disponibilité de l’eau.


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« Les agriculteurs perçoivent très bien l’augmentation des températures et la baisse des pluies. Ils cherchent des solutions parce que s’adapter fait partie de leur métier. Ils n’attendent pas qu’on vienne leur expliquer comment faire », souligne Gilles Mahé, hydrologue à l’IRD, au sein de l'unité HSM.



S’adapter pour continuer à produire

Face à ces bouleversements, les producteurs de blé n’ont pas attendu pour ajuster leurs pratiques. L’étude met en évidence une palette de stratégies d’adaptation déjà largement mises en œuvre. Modifier les dates de semis afin d’éviter les périodes les plus chaudes, choisir des variétés de blé plus résistantes à la sécheresse, améliorer les techniques d’irrigation ou ajuster l’usage des fertilisants font partie des réponses les plus courantes.
Ces ajustements traduisent une volonté forte de préserver la production tout en limitant la pression sur les ressources naturelles. Dans une région marquée par la rareté de l’eau, adapter l’agriculture devient aussi un moyen de réduire les prélèvements hydriques et de mieux valoriser chaque hectare cultivé. L’étude montre ainsi que l’adaptation peut contribuer à une agriculture plus sobre, mieux adaptée aux contraintes locales.
Cependant, toutes les exploitations ne sont pas égales face à l’évolution des conditions climatiques. Les résultats soulignent ainsi que les agriculteurs les mieux formés, disposant d’un meilleur accès à l’information climatique, aux équipements modernes et au crédit, adoptent plus facilement des stratégies diversifiées. À l’inverse, les petits producteurs, souvent plus âgés ou disposant de moyens limités, restent particulièrement vulnérables aux chocs climatiques.



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L’adaptation existe, mais elle est fortement conditionnée par l’accès aux ressources, aux technologies et à l’accompagnement technique », souligne Saïd Khabba, spécialiste de l’agriculture et des ressources en eau, à l’Université Cadi Ayyad de Marrakech.



Quand l’adaptation devient un enjeu de durabilité

Au-delà des choix individuels des agriculteurs, l’étude met en lumière un enjeu central pour l’avenir de l’agriculture durable dans la région : la nécessité d’un soutien collectif et institutionnel. Sans politiques publiques adaptées, les efforts des producteurs risquent de rester fragmentés et insuffisants face à l’ampleur des changements climatiques attendus.
Les scientifiques insistent notamment sur l’importance de renforcer les services de conseil agricole, de faciliter l’accès à des semences adaptées aux nouvelles conditions climatiques et d’investir dans des infrastructures d’irrigation plus efficaces. Ces leviers sont essentiels pour réduire les inégalités entre exploitations et permettre une transition agricole durable à l’échelle régionale.


Moisson traditionnelle dans un champ de blé en Tunisie.

Les céréaliers du Maghreb et du Moyen-Orient sont en première ligne face aux effets du changement climatique.
© IRD - Sylvain Massuel


L’étude montre également que l’adaptation ne se limite pas à des réponses techniques. Elle implique une transformation plus globale des systèmes agricoles, intégrant les dimensions économiques, sociales et environnementales. Dans une région déjà confrontée à des tensions sur l’eau, à la croissance démographique et à la dépendance aux importations céréalières, cette approche intégrée apparaît indispensable.


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Pour faire face au changement climatique, l’agriculture doit être pensée comme un système durable, combinant savoirs locaux, innovations scientifiques et politiques publiques cohérentes », résume Bastien Dieppois, climatologue au Centre for Agroecology, Water and Resilience, de  à l'Université de Coventry.



Préserver la sécurité alimentaire dans un climat incertain

Alors que la demande en blé continue d’augmenter dans la région Moyen-Orient-Maghreb, la capacité des agriculteurs à s’adapter au changement climatique devient un enjeu majeur de sécurité alimentaire. L’étude rappelle que les producteurs ne sont pas de simples victimes du climat : ils sont aussi des acteurs clés de la transition vers une agriculture plus résiliente.
À condition toutefois que leurs efforts soient accompagnés sur le long terme. Sans un appui renforcé des pouvoirs publics et des institutions agricoles, les stratégies d’adaptation risquent de rester ponctuelles et inégalement réparties. À l’inverse, en soutenant l’innovation, la formation et l’accès équitable aux ressources, la région pourrait transformer le défi climatique en opportunité pour bâtir une agriculture plus durable, capable de nourrir les populations tout en préservant les écosystèmes.


Olivier Blot, IRD le Mag'


CONTACTS

Gilles Mahe, HSM (IRD/CNRS/Université de Montpellier)

Saïd Khabba, Université Cadi Ayyad, Marrakech, Maroc

Bastien Dieppois, Centre for Agroecology, Water and Resilience, Coventry University, Royaume Uni


PUBLICATION

Behnam Mirgol, Bastien Dieppois, Jessica Northey, Jonathan Eden, Lionel Jarlan, Saïd Khabba, Michel Le Page & Gil Mahé, Understanding wheat farmers’ climate change adaptation in the Middle East and North Africa: The role of socioeconomic factors and perceptions in decision-making, Journal of Agriculture and Food Research, 23 (2025), article 102290.

DOI : 10.1016/j.jafr.2025.102290


Photo de bandeau : © IRD - Thierry Ruf