Fièvre cachée de Méditerranée

Publié par Seaquarium Institut Marin, le 13 janvier 2026   11

La fièvre cachée de Méditerranée : Canicules marines

La Méditerranée connaît depuis plusieurs décennies un réchauffement rapide, accompagné de vagues de chaleur sous-marines appelées "canicules marines". Ces événements, de plus en plus fréquents et intenses, entraînent une mortalité massive chez les espèces benthiques, notamment les gorgones et les éponges, ces organismes fixés qui viennent constituer les récifs sous marins. Les observations récentes, notamment lors de l’été 2022, illustrent l’ampleur du phénomène, tandis que certaines populations montrent des signes de résilience, offrant des perspectives pour l’adaptation des écosystèmes. Par ailleurs, les pressions anthropiques telles que la pollution, la surpêche et le tourisme intensif aggravent la vulnérabilité des écosystèmes marins.

Gorgone pourpre (Paramuricea clavata) S.B. - extrait "Fièvre cachée de Méditerranée"

« La canicule marine est un phénomène ponctuel, différent du réchauffement climatique qui est lent et continu. Elle devient dangereuse quand elle dure, surtout pour les espèces fixées », explique Jean-Marc Groul, biologiste et directeur du Seaquarium Institut Marin.

+0.4°C par décennie, la Méditerranée se réchauffe considérablement


L’océan représente plus de 71 % de la surface de la Terre, stocke 97 % de l’eau de la planète, produit près de 50 % de l’oxygène que nous respirons et régule le climat grâce à ses courants. Pourtant, il est aujourd’hui saturé en chaleur : depuis le début de l’ère industrielle, 90 % de la chaleur liée aux activités humaines a été absorbée par l’océan. En Méditerranée, le réchauffement est particulièrement rapide (+0,4 °C par décennie), dépassant la moyenne mondiale et favorisant des événements extrêmes tels que les canicules marines, qui se traduisent par des hausses brusques et localisées de la température de l’eau. Ces vagues de chaleur affectent la base de la chaîne alimentaire, perturbant phytoplancton, zooplancton et espèces benthiques fixées, et entraînent des mortalités massives.

Dans le documentaire "Fièvre cachée de Méditerranée" Tristan Estaque, Philippe Lenfant et Lorenzo Bramanti prennent la parole sur le sujet


Biologistes marins et plongeurs professionnels, ils nous partagent dans ce documentaire l’évolution des communautés benthiques le long des côtes méditerranéennes, mesurant la température de l’eau à différentes profondeurs et évaluant la mortalité des espèces structurantes. Ces observations ont été complétées par l’analyse des pressions anthropiques, c'est à dire humaines (pollution, surpêche, urbanisation côtière) et par l’évaluation des effets des aires marines protégées sur la résilience des populations.

Légende : Prise d'un échantillon de gorgone. Objectif comprendre si les colonies résistantes de gorgones se sont génétiquement adaptées (avec un gêne qui résiste aux variations des températures) où si elles se sont adaptées à leur environnement, donc que cette adaptation n'est pas transmissible d'une génération à l'autre.  S.B.

Résultats
Depuis les années 1980, la température de surface de la Méditerranée a augmenté d’environ 0,4 °C par décennie, avec une accélération notable lors des canicules marines. L’été 2022 a marqué un record : 27 °C à 20 m de profondeur et 25 °C à 25 m, entraînant 70 % de mortalité chez la gorgone rouge et 100 % chez certaines éponges côtières. Ces pertes équivalent à la disparition d’une forêt, avec des conséquences sur la biodiversité et les fonctions écosystémiques, telles que la filtration de l’eau et le recyclage de la matière organique. Les espèces pélagiques et planctoniques, particulièrement exposées dans la mer quasi fermée qu’est la Méditerranée, voient leur survie compromise, menaçant l’ensemble de la chaîne alimentaire.

Champs de gorgones. S.B.

Cependant, certaines populations benthiques présentent une résistance notable. Les colonies profondes de gorgones (50–150 m) et les zones protégées montrent des signes de résilience, qui pourraient provenir de facteurs génétiques ou d’adaptations phénotypiques.  C'est-à-dire que certaines gorgones résistent peut-être aux canicules par acclimatation, mais sans garantie que cette résistance protège durablement l’espèce à long terme. Ces zones, notamment les aires marines protégées, permettent aux espèces de trouver refuge et de se reproduire, contribuant à la régénération des stocks et au maintien des écosystèmes.

Barbiers communs, gorgones jaunes, éponges marines, anémones encroûtantes jaunes, gorgones pourpres.  S.B.

Résilience et solutions durables
Les canicules marines représentent un stress majeur pour la biodiversité benthique, amplifié par les pressions humaines : pollution, surpêche et développement touristique. Cependant, elles ne frappent pas toutes les régions simultanément ni avec la même intensité. Les populations résilientes et les habitats protégés constituent un potentiel de recolonisation et d’adaptation. L’étude de ces refuges naturels et la gestion des aires marines protégées offrent des pistes concrètes pour limiter les pertes et renforcer la résilience des écosystèmes.

Un schéma qui se répète
La Méditerranée est entrée dans une ère de « fièvre répétée », où les canicules marines redéfinissent profondément les communautés benthiques. "Il faudra désormais aller chercher la biodiversité et la richesse des faunistiques, floristique et pélagique plus profond, dans les profond dépassant les 30 ou 40m."

Néanmoins, la diversité biologique, les refuges profonds et les zones protégées offrent des opportunités d’adaptation et de régénération. La protection et la restauration des écosystèmes marins, combinées à une action collective pour limiter le réchauffement climatique, restent essentielles pour préserver la vie marine et assurer un avenir durable.

Les aires marines protégées 
La recherche doit déterminer si la résistance observée est génétique et transmissible aux générations futures ou phénotypique et temporaire. Les politiques de conservation doivent développer le maillage d’aires marines protégées, restaurer les habitats clés et intégrer l’océan dans les plans climatiques nationaux et internationaux. Comme l’illustrent les exemples tel que l'Aire Marine Protégée de la Baie de Gökova et des autres AMP : Zones de Protection Fortes, les réserves naturelles, réserves marines, parc naturel marin, zones Natura 2000.

Aujourd’hui, la collaboration entre scientifiques, gestionnaires, pêcheurs, associations, professionnels du nautisme, acteurs de l’éducation et citoyens permet déjà de préserver la biodiversité tout en maintenant les activités humaines et le tourisme. Les principales clés d’adaptation reposent sur la sensibilisation des générations actuelles et futures, ainsi que sur la mise en œuvre de décisions concertées, collectives en faveur de la protection de la nature et de l’ensemble des écosystèmes qui la composent.

Banc de Sars à tête noire - S.B

Pour visionner le documentaire : https://youtu.be/IxP3Zz_HYoY?s...

Remerciements

Prise d'images et réalisation :  Skander Bouderbala & Antoine Auricoste

Témoignages : Tristan Estaque / Philippe Lenfant / Lorenzo Bramanti

Université de Perpignan Via Domitia - UPVD - Septentrion Environnement - Laboratoire d'Ecogéochimie des Environnements Benthiques (LECOB) CNRS Biodiversarium Sorbonne Université

Pour aller plus loin...

Janvier 2026, une nouvelle étude vient d’être publiée

Pour la neuvième année consécutive, la chaleur stockée par les océans atteint un niveau record, avec une augmentation d’environ 23 zettajoules dans les 2 000 premiers mètres en 2025, soit l’équivalent de 12 bombes d’Hiroshima libérées chaque seconde, selon une étude internationale publiée dans Advances in Atmospheric Sciences*. Les océans, véritables régulateurs du climat, absorbent à eux seuls près de 90 % de l’excès de chaleur généré par les émissions humaines de gaz à effet de serre.

*Source : Pan, Y., Cheng, L., Abraham, J. et al. Le contenu thermique des océans établit un nouveau record en 2025. Adv. Atmos. Sci. (2026). https://doi.org/10.1007/s00376-026-5876-0