Pangolins : l’ADN révèle les routes secrètes du trafic mondial

Publié par IRD Occitanie, le 16 juillet 2026   1

Grâce à la génétique, des scientifiques retracent l’origine de pangolins saisis dans le trafic illégal et dévoilent les grandes routes du braconnage.


L'essentiel

Des milliers d'écailles saisies par les douanes suffisent aujourd'hui à remonter jusqu'aux forêts d'origine des pangolins victimes du trafic. En comparant leur ADN à une vaste base de données, des scientifiques révèlent que les mêmes populations alimentent les marchés locaux africains et les filières internationales. Une avancée qui permet de mieux cibler les zones où concentrer les efforts de conservation.



À Hong Kong, des douaniers ouvrent un conteneur rempli d’écailles de pangolins. Les corps des animaux ont disparu depuis longtemps. Ne restent que des écailles de kératine, semblables à nos ongles, souvent retrouvées par milliers dans les sacs saisis par les douanes. Pourtant, ces vestiges suffisent aujourd’hui à raconter leur histoire : grâce à l’ADN, des scientifiques sont désormais capables de remonter la piste de pangolins saisis dans le commerce illégal jusqu’aux forêts où ils ont été capturés. Cette enquête génétique révèle un résultat inattendu : les mêmes populations sauvages alimentent à la fois les marchés locaux africains et les filières internationales destinées à l’Asie.


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« Les pangolins sont aujourd’hui les mammifères les plus braconnés au monde », rappelle Philippe Gaubert, biologiste de la conservation à l’IRD, au sein de l’unité CRBE.






Une enquête à travers les continents

Le défi scientifique était considérable. Les pangolins comptent parmi les mammifères les plus difficiles à étudier. Nocturnes, solitaires et souvent rares, ils vivent dissimulés dans les forêts tropicales ou les savanes d’Afrique et d’Asie. Les observer directement relève déjà de l’exploit.
Pour contourner cette difficulté, une équipe internationale a développé un outil génétique inédit capable de fonctionner sur les huit espèces de pangolins connues. Plus de 700 échantillons ont été analysés, provenant de collections muséales, de campagnes de terrain, de marchés de viande de brousse et de saisies réalisées dans plusieurs pays.
L’objectif était de construire une véritable carte génétique des populations sauvages. Comme les accents varient d’une région à l’autre, les populations animales présentent elles aussi des différences génétiques selon leur origine géographique. En comparant l’ADN d’un pangolin saisi à cette base de référence, il devient possible d’identifier la région dont il provient.



Portrait


Nous avons démontré qu’il est possible de retracer l’origine géographique des pangolins victimes de trafic avec une précision remarquable, parfois à moins de dix kilomètres de leur lieu de capture », explique Sean Heighton, jeune biologiste de la conservation sud-africain et spécialiste de génomique appliquée à la protection de la faune sauvage. Les résultats présentés ici sont issus des travaux qu'il a conduits dans le cadre de son doctorat au Centre de recherche sur la biodiversité et l’environnement, à l’Université de Toulouse.



Pour constituer cette base de données, les scientifiques ont mobilisé un vaste réseau de partenaires répartis dans plus de quinze pays. Ils ont également puisé dans les collections de musées du monde entier afin de combler les zones où les échantillons de terrain faisaient défaut. Un travail de longue haleine rendu nécessaire par la rareté de ces animaux dans leur milieu naturel.


Pangolin sans écailles dans un plat au-dessus d'un foyer en plein air, prêt à être préparé pour la consommation.

Au Cameroun, les pangolins consommés pour leur viande appartiennent souvent aux mêmes populations que ceux dont les écailles sont exportées vers l'Asie.
© Eric Freyssinge CC


Les mêmes forêts alimentent tous les marchés

Les analyses ont permis d’identifier plusieurs foyers majeurs du trafic, notamment dans le sud-ouest du Cameroun, au Myanmar et dans le sud-ouest de Bornéo. Mais le résultat le plus marquant concerne l’organisation même du commerce.
Jusqu’à présent, les marchés locaux de viande de brousse et les filières internationales étaient souvent étudiés séparément. Les premiers répondent principalement à une demande alimentaire ou à des usages traditionnels locaux. Les secondes alimentent surtout le commerce des écailles vers l’Asie.
Or les analyses génétiques racontent une autre histoire.
Au Cameroun, les scientifiques ont montré que les pangolins vendus sur les grands marchés urbains et ceux destinés à l’exportation clandestine proviennent fréquemment des mêmes régions forestières, parfois situées à proximité d’aires protégées.
« Les sources alimentant les principaux marchés urbains camerounais et le commerce international se recoupent », souligne Philippe Gaubert.
Cette découverte modifie profondément la compréhension du phénomène. Loin de constituer deux circuits distincts, les marchés locaux et internationaux apparaissent comme les maillons d’une même chaîne d’approvisionnement. Les animaux capturés dans une forêt du sud du Cameroun peuvent aussi bien être consommés localement que rejoindre des réseaux criminels opérant à l’échelle mondiale.
Pour les acteurs de la conservation, cette interconnexion change la donne. Réduire le braconnage suppose désormais d’agir simultanément sur plusieurs niveaux : la protection des populations sauvages, la surveillance des filières internationales et le travail avec les communautés vivant à proximité des zones identifiées comme des foyers de prélèvement.


Gros plan sur la tête d'un pangolin vivant, couvert de ses écailles brunâtres.

Le pangolin d'Afrique peut être vendu pour sa viande sur les marchés locaux ou alimenter le trafic international de ses écailles vers l'Asie. Les analyses génétiques montrent que ces deux filières exploitent souvent les mêmes populations sauvages.
© DR


Une nouvelle arme contre le braconnage

Depuis une dizaine d’années, la pression semble se déplacer progressivement vers l’Afrique. Les scientifiques soupçonnent que le déclin des populations asiatiques, surexploitées depuis plusieurs décennies, a conduit les réseaux criminels à se tourner davantage vers les espèces africaines pour répondre à une demande toujours forte.
Cette demande concerne principalement les écailles de pangolin utilisées dans certaines pratiques de médecine traditionnelle asiatique. Pourtant, rappelle Philippe Gaubert, « jusqu’à aujourd’hui, aucune preuve scientifique n’a montré une quelconque utilité médicale des écailles de pangolin pour la santé humaine ».
Au-delà de ces constats, l’étude ouvre de nouvelles perspectives pour la lutte contre le trafic d’espèces sauvages. Jusqu’à présent, les autorités disposaient surtout des données issues des saisies pour tenter de comprendre les filières criminelles. Désormais, la génétique permet de remonter jusqu’aux zones de prélèvement. Cette avancée rend possible des interventions fondées sur des données concrètes, en concentrant les moyens humains et financiers sur les zones où le braconnage est le plus intense. Plutôt que de disperser les efforts sur l'ensemble de l'aire de répartition d'une espèce, les autorités et les acteurs de la conservation peuvent cibler les zones où les actions auront le plus d'impact.
Les scientifiques restent toutefois prudents. Les réseaux impliqués dans ce commerce sont particulièrement adaptables et modifient rapidement leurs itinéraires en fonction des contrôles ou des opportunités.
Pour cette raison, les équipes travaillent désormais avec des autorités nationales, des ONG, l’UICN et plusieurs universités africaines et asiatiques afin de rendre ces outils plus accessibles. L’objectif est de permettre aux partenaires locaux de mettre à jour eux-mêmes ces cartes génétiques et de suivre l’évolution des filières au fil du temps.
Car derrière chaque cargaison saisie se cachent des populations animales bien réelles, parfois déjà fragilisées. En révélant leur origine, l’ADN ne raconte pas seulement leur histoire. Il offre aussi un moyen inédit de mieux protéger leur avenir.


Olivier Blot, IRD le Mag'


Un mammifère à part

Les pangolins sont les seuls mammifères entièrement recouverts d'écailles de kératine, comme nos ongles. Ces insectivores nocturnes se nourrissent presque exclusivement de fourmis et de termites grâce à leur longue langue collante. Les huit espèces connues vivent en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud et du Sud-Est. Longtemps classés parmi les édentés, ils forment aujourd'hui un ordre à part entière, les Pholidotes (Pholidota).



Source : https://lemag.ird.fr/fr/pangol...


CONTACTS

Philippe Gaubert, CRBE (IRD/CNRS/Université de Toulouse III/Toulouse INP)

Sean Heighton, post-doctorant, Laboratoire d’écologie et d’écotoxicologie des radionucléides, Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR)


PUBLICATION

Sean P. Heighton, Jérôme Murienne, Mukesh Thakur, Alain Didier Missoup, Wirdateti Wirdateti, Chabi Sylvestre Djagoun, Sery Bi Gonedelé, Gabriel Ngua Ayecaba, Brice Roxan Momboua, Flobert Njiokou, Anne-Lise Chaber, Helen C. Nash, Barbora Černá Bolfíková, Sylvain Dufour, Guy T. Gembu, Ayodeji Olayemi, Jordi Salmona, Amaia Iribar, Yves Cuenot & Philippe Gaubert, Targeted sequencing enhances detection of pangolin trafficking hotspots and dynamics of both domestic and global trade markets, PLOS Biology, 7 mai 2026. 
DOI : 10.1371/journal.pbio.3003762. 


Photo de bandeau : DR