Nourrir le monde sans épuiser la mer : quand les mathématiques dessinent l’avenir des pêches durables
Publié par IRD Occitanie, le 22 janvier 2026 1
Face à la surexploitation des océans, les modèles bio-économiques offrent des outils pour concilier pêche, biodiversité, économie et durabilité.
Les océans nourrissent près de trois
milliards de personnes et font vivre, directement ou indirectement, des
millions de pêcheurs à travers le monde. Dans de nombreuses régions
côtières, la pêche n’est pas seulement une activité économique : elle
structure les territoires, les cultures et la sécurité alimentaire.
Pourtant, cette richesse est aujourd’hui fragilisée. Selon les
estimations internationales, plus d’un tiers des stocks halieutiques
mondiaux sont surexploités, et une large part des autres est exploitée à
la limite de ses capacités de renouvellement.
Dans ce contexte, la
question n’est plus seulement de savoir combien de poissons prélever,
mais comment organiser une pêche durable, capable de préserver les
écosystèmes tout en assurant des revenus aux pêcheurs. Une partie de la
réponse vient d’un domaine encore peu connu du grand public : la
bio-économie, qui associe sciences du vivant et économie à l’aide de
modèles mathématiques.
La vie des stocks en équations
À
première vue, associer mathématiques et pêche peut sembler abstrait,
voire éloigné des réalités du terrain. Pourtant, les équations
permettent de formaliser ce que l’expérience empirique a depuis
longtemps mis en évidence : un stock de poissons est un système
dynamique, soumis à des équilibres fragiles. Il dépend à la fois de la
capacité des espèces à se reproduire, des conditions environnementales
et de la pression exercée par la pêche.
Les modèles bio-économiques
actuels vont plus loin que les approches classiques. Ils intègrent la
structure des populations (âge, taille, croissance), la variabilité
naturelle des écosystèmes, mais aussi les décisions humaines : choix des
zones de pêche, investissements, stratégies face aux prix du marché ou
aux réglementations.

« Ces modèles permettent de relier la dynamique des stocks de poissons aux décisions économiques, afin d’anticiper les effets de l’effort de pêche, des prix ou des règles de gestion sur la durabilité des ressources », explique Ali Moussaoui, mathématicien et spécialiste de modélisation mathématique à l’Université Abou Bekr Belkaid de Tlemcen.
Grâce à ces outils, il devient possible
d’étudier analytiquement ou de tester numériquement les conséquences de
différents scénarios. Que se passe-t-il si l’effort de pêche augmente
sur quelques années ? Si un quota est instauré ou assoupli ? Si une
espèce devient plus rare à cause du réchauffement des eaux ? Ces
analyses et simulations offrent un temps d’avance précieux pour la
gestion, avant que les conséquences ne deviennent irréversibles.
La durabilité, un choix rationnel pour les pêcheurs
L’un
des apports majeurs de la bio-économie mathématique est de montrer que
la durabilité peut aller de pair avec la performance économique. Une
exploitation trop intensive peut sembler rentable à court terme, mais
elle conduit souvent à l’effondrement des stocks et de la biodiversité, à
l’augmentation des coûts de pêche et, à terme, à la perte des moyens de
subsistance.
À l’inverse, les modèles montrent qu’une gestion
raisonnée et durable permet souvent d’atteindre des trajectoires viables
et résilientes : des stocks plus abondants, des captures plus
régulières et des revenus plus stables. Cette vision de long terme est
essentielle, notamment pour les pêcheries artisanales, très dépendantes
de la ressource locale et peu capables d’absorber les chocs économiques.

« La durabilité est un choix économiquement rationnel dans la mesure où elle vise à réconcilier les performances économiques présentes et futures, plutôt que de sacrifier le long terme à des gains immédiats », estime Luc Doyen, spécialiste de bio-économie et d’économie écologique appliquées à la gestion durable des ressources naturelles au CNRS.
Ces travaux contribuent aussi à
renouveler le dialogue entre scientifiques, gestionnaires et
professionnels de la pêche. En traduisant des phénomènes complexes en
indicateurs compréhensibles, les modèles deviennent des outils de
médiation capables d’éclairer les choix collectifs.
Une gestion raisonnée
des pêcheries permet souvent d’atteindre un équilibre bénéfique : des
stocks de thons plus abondants, des captures plus régulières et des
revenus plus stables.
© IRD-Ifremer - Marc Taquet
Des modèles pour guider les décisions publiques
Les
applications de la bio-économie mathématique ne se limitent pas aux
laboratoires. Elles nourrissent de plus en plus les politiques publiques
: fixation des quotas, limitation de l’effort de pêche, fermetures
saisonnières, dispositifs de licences, de sélectivité, ou création
d’aires marines protégées.
L’intérêt majeur de ces approches est
d’anticiper les effets indirects des décisions. Par exemple, restreindre
la pêche dans une zone peut déplacer l’effort ailleurs et créer de
nouvelles pressions. Les modèles permettent d’identifier ces risques et
de concevoir des stratégies plus cohérentes, combinant réglementation,
contrôle et accompagnement économique.
À l’heure du changement
climatique, cet apport devient crucial. La hausse des températures,
l’acidification des océans et la modification des courants marins
transforment la répartition des espèces et bouleversent les pêcheries
traditionnelles. Les modèles bio-économiques les plus récents intègrent
désormais ces incertitudes, offrant une vision plus réaliste de
l’avenir.

« Aujourd’hui, les modèles socio-écosystémiques sont la seule manière robuste de répondre aux grandes questions liées au changement climatique, à l’emploi et à la sécurité alimentaire », indique Philippe Cury, océanographe et biologiste, spécialiste de l’écologie marine et de la gestion écosystémique des pêches, à l’IRD au sein de l’unité MARBEC.
Une boussole scientifique pour préserver les océans
La
pêche durable ne repose ni sur des interdictions ponctuelles ni sur la
seule bonne volonté. Elle exige une compréhension fine de systèmes
complexes, où écologie, économie et comportements humains sont
étroitement liés. En ce sens, la bio-économie mathématique constitue une
boussole scientifique essentielle pour orienter les choix de gestion
vers la durabilité.
Derrière les équations se dessine une ambition
très concrète : continuer à nourrir les populations sans épuiser les
océans, tout en préservant les moyens de subsistance des communautés de
pêcheurs. Un équilibre délicat, mais que la science aide désormais à
mieux comprendre — et, surtout, à mieux anticiper.
Olivier Blot, IRD le Mag'
Contact :
Philippe Cury, MARBEC (IRD/Ifremer/CNRS/Inrae/Université de Montpellier)
Luc Doyen, CNRS / CEE-M (Centre d’économie de l’environnement de Montpellier)
Ali Moussaoui, département de mathématiques, Faculté des sciences, Université Abou Bekr Belkaid, Tlemcen, Algérie
PUBLICATION
Luc Doyen, Martin D. Smith, U. Rashid Sumaila, Georges Zaccour, Ivar Ekeland, Philippe Cury, Christophe Lett, Olivier Thébaud, Jean-Christophe Poggiale, Ali Moussaoui, Jean-Marc Fromentin, Sophie Gourguet, Patrice Guillotreau, Hélène Gomes, Pierre Courtois, Robbert-Jan Schaap, Fabian Blanchard, Catherine Rainer, Mabel Tidball, Mathieu Cuilleret, Théo Villain, Frédéric Ménard & Tewfik Sari, Mathematical Bio-Economics 2.0 for Sustainable Fisheries, Natural Resource Modeling, 15 septembre 2025
DOI : 10.1111/nrm.70013
Source : https://lemag.ird.fr/fr/nourri...
Photo de couverture : © IRD - Thibaut Vergoz
