Viande de brousse : mieux connaître les risques pour mieux les prévenir

Publié par IRD Occitanie, le 9 octobre 2026

Les scientifiques signataires d’une étude sur les risques sanitaires liés au commerce de viande de brousse en Afrique appellent à mieux les évaluer.


L'essentiel

Une revue de 129 études sur le commerce de viande de brousse en Afrique tropicale révèle un paradoxe : de nombreux agents pathogènes sont identifiés, mais le risque réel de transmission à l’humain reste mal évalué. Les scientifiques appellent à suivre les filières de la forêt au consommateur et à croiser données biologiques, écologiques et sociales afin de mieux anticiper les émergences de zoonoses.



Ebola, mpox, VIH : plusieurs maladies infectieuses majeures rappellent que les contacts entre humains et faune sauvage peuvent favoriser le franchissement de la barrière des espèces. En Afrique tropicale, la chasse, le transport, la découpe, la vente et la consommation de viande de brousse exposent ainsi les populations à de nombreux agents pathogènes. Pourtant, la revue de 129 études que nous avons menée autour du sujet révèle un paradoxe : si les dangers sont bien documentés, le risque réel de transmission reste très difficile à quantifier.
C’est le constat central de notre revue systématique consacrée aux travaux menés sur les risques sanitaires liés au commerce de viande de brousse dans les forêts tropicales africaines. Sur 449 publications examinées, 129 répondaient à nos critères. Elles ont permis d’identifier 66 agents connus pour être pathogènes chez l’être humain : 23 virus, 19 bactéries et 24 parasites. Pourtant, aucune des études recensées n’a réalisé une évaluation quantitative formelle du risque sanitaire.


Portrait

Nous savons que de nombreux agents pathogènes circulent chez les animaux commercialisés comme viande de brousse. Mais entre identifier un danger et mesurer la probabilité qu’il soit transmis à l’être humain, il reste aujourd’hui un immense angle mort», Claude Vianney  Amougou, doctorante à l’Université de Douala.




Cette distinction est essentielle. Détecter un virus sur un animal ne signifie pas qu’une personne qui chasse, découpe, vend ou consomme cet animal sera nécessairement infectée. Évaluer le risque suppose de connaître la fréquence du pathogène, les espèces qui l’hébergent, les circonstances et la fréquence des contacts avec les humains, mais aussi les différentes étapes auxquelles une transmission peut survenir.

Une recherche encore trop souvent déclenchée par les crises

Les travaux disponibles révèlent aussi une géographie très inégale de la connaissance. Le Cameroun, le Nigeria et la République démocratique du Congo concentrent une grande partie des études. Surtout, la survenue d’épidémies est significativement associée au nombre de recherches réalisées dans un pays. Autrement dit, nous étudions encore largement ces interfaces après qu’une crise sanitaire a attiré l’attention sur elles.
Cette logique réactive limite notre capacité d’anticipation. Les études épidémiologiques ne représentent que 17,8 % des travaux recensés. Les entretiens constituent la méthode la plus utilisée, tandis que la recherche directe d’agents pathogènes n’apparaît que dans 40,3 % des études. Les recherches portent par ailleurs rarement simultanément sur les humains et les animaux : moins de 5 % des études couvrent ces interactions pourtant déterminantes pour comprendre le passage d’un agent infectieux d’une espèce à une autre.
La connaissance reste également très fragmentée dans l’espace et dans le temps. La plupart des recherches se limitent à un seul type de site et seulement 5,4 % travaillent à une échelle internationale, alors que les filières peuvent relier zones de chasse, villages, intermédiaires, marchés urbains et circuits internationaux.


Portrait

Nous continuons trop souvent à documenter les zoonoses une fois qu’elles ont émergé. L’enjeu est désormais de mettre en place des méthodes et des systèmes de surveillance capables d’effectuer une veille sanitaire continue des interfaces entre faune sauvage et populations humaines. »
Philippe Gaubert, biologiste de la conservation à l’IRD, au sein de l’unité CRBE.



Suivre la viande de la forêt jusqu’au consommateur

Pour progresser, il faut donc changer d’échelle et de méthode. Un animal chassé en forêt peut être découpé, transporté, vendu par plusieurs intermédiaires et finalement consommé à des centaines de kilomètres. Or le risque évolue au cours de ce parcours. Avec le temps écoulé depuis la mort de l’animal, certains risques de transmission virale peuvent diminuer, tandis que les risques liés aux infections d’origine alimentaire peuvent augmenter.
Il faut donc cartographier les chaînes d’approvisionnement, connaître les espèces les plus commercialisées, mesurer les volumes et leur saisonnalité et identifier les moments où les contacts sont les plus nombreux ou les plus risqués. Les progrès du séquençage à haut débit permettent désormais de rechercher simultanément une grande diversité d’agents infectieux, avec des technologies devenues suffisamment portables pour être employées sur le terrain.
Cette surveillance ne peut cependant pas se limiter aux agents pathogènes. Il faut simultanément documenter les animaux qui les hébergent, leur écologie, les pratiques de chasse et de découpe, les marchés, les intermédiaires et les personnes exposées. C’est précisément le principe d’une approche One Health (Une Seule Santé ) : étudier ensemble la santé humaine, la santé animale et les écosystèmes plutôt que les traiter comme trois sujets indépendants.

Deux hommes transportent une bassine contenant de la viande de brousse sur un sentier bordé de végétation en Afrique tropicale.

De la chasse au marché puis au consommateur, la viande de brousse passe par de nombreux intermédiaires. Documenter ces circuits est essentiel pour identifier les étapes où les contacts à risque sont les plus importants.

© IRD - Pierre Becquart


Sortir la viande de brousse de l’angle mort

Un obstacle majeur demeure : une grande partie du commerce de viande de brousse est informelle ou illégale. Cette situation rend les filières difficiles à étudier. Les zones de chasse sont souvent éloignées, les réseaux d’intermédiaires peu visibles et les acteurs peuvent se méfier des enquêtes susceptibles de menacer leur activité ou leurs traditions.
La réponse ne peut donc pas consister simplement à interdire. La viande de brousse constitue aussi, pour de nombreuses communautés rurales, une source de protéines et de revenus. Une mauvaise appréciation du risque peut conduire à des mesures disproportionnées, fragiliser la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance, ou stigmatiser certaines populations lors d’une épidémie.
Ce paradoxe doit être pris au sérieux : pour mieux contrôler les risques sanitaires, il faut pouvoir observer et documenter les pratiques qui les produisent. Cela suppose que les autorités reconnaissent l’existence de ces filières et mettent en place des formes de gestion et de contrôle permettant leur suivi plutôt que de les laisser entièrement dans l’ombre. C’est à cette condition que pourront être recueillies durablement les données nécessaires à une véritable évaluation du risque.


Portrait

Reconnaître l’existence de la filière ne signifie pas encourager la consommation de viande de brousse. C’est se donner les moyens de comprendre où, quand et comment surviennent les contacts à risque afin de mieux protéger les populations, tout en assurant une meilleure gestion de la biodiversité. » Alain Didier Missoup, zoologiste, à l’Université de Douala.



La prochaine émergence zoonotique ne sera pas nécessairement liée à la viande de brousse. Notre travail ne permet ni de l’affirmer ni de prévoir quel agent pourrait être en cause. Il montre en revanche que ces filières constituent des interfaces entre humains et faune sauvage que nous connaissons encore trop mal pour en mesurer précisément les risques.
Anticiper suppose donc de passer de la détection ponctuelle de dangers à une véritable science du risque : surveiller sur le long terme les agents pathogènes, les animaux et les populations humaines, cartographier les filières et croiser données biologiques, écologiques et sociales. C’est en produisant ces connaissances avant les crises, plutôt qu’en cherchant à les reconstituer après coup, que la surveillance pourra véritablement contribuer à prévenir les prochaines émergences.


CONTACTS

Claude Vianney Amougou, doctorante, Laboratoire de biologie et physiologie des organismes animaux, Université de Douala, Cameroun

Philippe Gaubert, CRBE (IRD / Université Toulouse III – Paul Sabatier / CNRS)

Alain Didier Missoup, Laboratoire de biologie et physiologie des organismes animaux, Université de Douala, Cameroun


PUBLICATION

Claude Vianney Amougou, Alain Didier Missoup, Maurice Tindo & Philippe Gaubert. Systematic review of health risk assessment in Africa’s bushmeat trade: Are there any risks assessed?, PLOS Neglected Tropical Diseases, 18 mai 2026. 

DOI : 10.1371/journal.pntd.0014308.


Source : https://lemag.ird.fr/fr/viande...


Photo de bandeau : projet AFRICoV - AI edit